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La Révolution algérienne a porté les diplomates algériens,
Publié le : 30/06/2007 11:03:00
Bas de page
L'ENTRETIEN DU MOIS : L'Entretien du Mois
« C'est la Révolution algérienne qui a porté les diplomates algériens, ce ne sont pas les diplomates algériens qui ont porté la Révolution algérienne »
(Entretien avec Lakhdar BRAHIMI, mené par Mohamed Chafik MESBA


http://www.lesoirdalgerie.com/pdf/2007/06/entretien_brahimi_partie1.pdf

BIO EXPRESS DE Lakhdar IBRAHIMI
Lakhdar Brahimi est né le 1er janvier 1934 à El Azizia dans le pays profond en Algérie. Son père, Salah était propriétaire terrien et petit fonctionnaire (l'appellation exacte est «khodja») dans l'administration de la petite commune.
Le père qui souffrait, de n'avoir pu accéder à l'instruction, nourrissait, cependant, l'ambition de voir son fils Lakhdar obtenir le certificat d'études primaires, parchemin prisé à l'époque .Le souhait sera exaucé, mais après la mort du père. Orphelin dès son jeune âge, Lakhdar BRAHIMI se rendra pour une année à Ain Bessem, afin d'y préparer l'examen d'entrée à la fameuse Medersa d'Alger où était dispensé un enseignement bilingue. Lakhdar BRAHIMI clôture ses études à la Medersa, en 1953, en raflant le premier prix au Concours Général d'Arabe ouvert aux lycéens de France et d'Afrique du Nord. Il entame, aussitôt après, ses études à la Faculté de Droit et l'École des Sciences Politiques d'Alger, avant de rejoindre, en Septembre 1955, la capitale française. Après avoir été élu Vice-président de l'AEMAN (Association des Étudiants Musulmans d'Afrique du Nord) à Alger en 1954, il prend une part active à la création de l'UGEMA dont il est Vice- président. Il se trouve pris, comme la quasi-totalité des étudiants, dans le tourbillon de l'agitation qui gagnait les rangs de la communauté universitaire. Il s'engage dans l'action politique et se détache de ses études. Avril 1956, l'UGEMA, en concertation avec le FLN, le dépêche en compagnie de Mohamed Seddik BENYAHIA à la Conférence des Étudiants d'Afrique et d'Asie qui devait se tenir à Bandoeng, ville où, l'année précédente, avait eu lieu la Conférence historique des pays non-alignés. La réunion terminée, Mohamed BENYAHIA et Lakhdar BRAHIMI se mettent à la disposition de la délégation du FLN à l'étranger. Lakhdar BRAHIMI reste, cependant, à Djakarta où, pendant cinq ans, il représentera le FLN, étendant son activité vers les autres pays de la région, notamment la Malaisie, la Thaïlande, la Birmanie et Singapour. Il apprend l'indonésien et établit des rapports de sympathie avec le Président SOEKARNO qui le reçoit volontiers. Ce n'est qu'en 1961, qu'il est rappelé au Caire, siège du Ministère des Affaires Etrangères du GPRA. Après l'indépendance, il effectue un bref intermède dans l'administration centrale au Ministère des Affaires Étrangères avant d'être dépêché par le Président Ahmed BEN BELLA, en Mars 1963, comme premier Ambassadeur de l'Algérie indépendante au Caire. Il s'introduit dans les cercles cairotes les plus influents, se lie d'amitié avec Hassanein HEYKAL et parvient même à nouer des rapports privilégiés avec le Président NASSER. Cette position lui permet, sans doute, de contribuer à instaurer des rapports directs entre les Présidents algérien et égyptien. Le Président BOUMEDIENE se prend, en effet, d'attention affectueuse pour Lakhdar BRAHIMI qu'il reçoit régulièrement en tête à tête. Cette attention lui vaut de rester en poste dans la capitale égyptienne jusqu'en 1970. De retour à Alger, il reste au Ministère des Affaires Étrangères une année, puis de nouveau est affecté comme Ambassadeur à Londres, en Grande Bretagne. De 1988 à 1991, il accomplit de manière laborieuse et persévérante, une mission de médiateur au Liban en vue de la conclusion des accords de Taef, mandaté par la Ligue Arabe dont il est devenu Secrétaire Général- Adjoint. En 1991, il revient en Algérie pour occuper les fonctions de Ministre des Affaires Étrangères mais il démissionne dès 1993. Le Secrétaire Général, son ami, Boutros GHALI, fait aussitôt appel à lui et le désigne Envoyé spécial de l'ONU au Zaïre où il effectue plusieurs visites en vue d'aider à remettre en marche un pays paralysé. Après cet épisode, il assume, la même année, la fonction de représentant spécial de l'ONU pour l'Afrique du Sud à la tête de la Mission d'observation chargée de superviser les élections qui mettent fin au régime de l'apartheid. La même année, il devient Envoyé spécial du Secrétaire Général de l'ONU au Yémen pour aider à mettre fin à la guerre civile. En 1996, Lakhdar BRAHIMI est le représentant spécial de l'ONU en Haïti où l'ONU aide le pays à se relever des suites de la dictature des Duvalier et celle des militaires qui avaient renversé le Président Aristide. De 1997 à 1999, Lakhdar BRAHIMI est Envoyé spécial de l'ONU pour l'Afghanistan mais il se démet de cette charge en septembre 1999, pour protester contre le manque d'intérêt du Conseil de sécurité pour la crise en Afghanistan. Toujours au sein de l'ONU, il exerce, de 1999 à 2001, les fonctions de Secrétaire Général Adjoint, chargé des missions spéciales de soutien au maintien de la paix. Sa notoriété internationale le conduit à présider en 2000, une commission de personnalités chargée d'une réflexion sur les opérations de maintien de la paix qui produit un rapport « le Rapport BRAHIMI ». Après la chute du régime des Talibans, il est de nouveau, représentant spécial du Secrétaire Général de l'ONU pour l'Afghanistan où il est responsable de l'action des Nations Unies pour la reconstruction de l'État afghan. En février 2004 il accepte à contrecœur, une mission temporaire pour le compte des Nations Unies en Irak dont il se décharge en Mai de la même année. De 2004 à 2005, il est le Conseiller spécial du Secrétaire Général de l'ONU, puis démissionne de l'administration onusienne, le 31 décembre 2005. Après sa retraite, Lakhdar BRAHIMI est coopté, en Septembre 2006, comme membre de l'École des Sciences Sociales à l'Institut des Études avancées (Institute for Advanced Study) de Princeton, prestigieux établissement universitaire américain. Lakhdar BRAHIMI est Docteur Honoris Causa de l'Université américaine de Beyrouth, de l'Université britannique d'Oxford, de l'Université française de Nice (Faculté de Droit) et de l'Université italienne de Bologne (Faculté de Droit). Père de trois enfants, Lakhdar BRAHIMI est marié à la fille d'un ex-officier yougoslave, ami de Ben Bella, avait participé au transport d'armes vers les maquis algériens et qui a trouvé la mort à bord de l'un de ces bateaux en 1956.

Paris 23 juin 2007
En 1987, alors que je préparais un mémoire de recherche relatif au conflit du Sahara Occidental, j'avais eu à rencontrer Nicole GRIMAUD, réputée experte des questions de politique étrangère au Maghreb. Quelle ne fut ma surprise lorsqu'elle m'apostropha de manière intempestive : « Monsieur MESBAH, vos responsables sont-ils conscients qu'une interruption de substance va affecter le processus de renouvellement du corps diplomatique de votre pays après la disparition prévisible à terme de cette génération de «diplomates- militants», dont les exploits ont émaillé la scène internationale?. Accordant du crédit à cette prédiction, je me suis remémoré, alors, l'image de ces « diplomates-militants », celle de Lakhdar BRAHIMI s'imposant plus particulièrement, à mon esprit. Comment, en effet, remplacer les figures emblématiques de la diplomatie algérienne par de jeunes prétendants, bien loin du niveau de qualification, de la hargne au labeur et, surtout, de la force de conviction des aînés? Tâche difficile mais non impossible, il eut fallu, sans doute, pour réussir le passage de flambeau, que ces cadets piaffant d'impatience, cultivent le culte des aînés, en commençant par consigner, pour l'histoire, les prouesses diplomatiques et, parfois, les échecs objectifs, que ces «diplomates-militants» ont inscrit au registre de la guerre diplomatique menée par le FLN en faveur de l'indépendance de l'Algérie. Dieu et les historiens savent combien cette guerre n'a pas été accessoire dans le résultat final. Il eut tant été souhaitable, à cet égard, que ce fut un jeune diplomate, en effet, qui se substitua à moi, dans cet entretien avec Lakhdar BRAHIMI, puisque l'objectif est, exclusivement, de laisser trace, pour la mémoire nationale, d'une expérience unique sous forme de pièce à verser à l'histoire de la diplomatie algérienne. Il faut rendre hommage, à cet égard, à Lakhdar BRAHIMI d'avoir accepté d'accorder cet entretien, non pas à quelque prestigieux organe occidental, voire américain, mais à deux quotidiens algériens, lus, d'abord, par les Algériens. Revenons au corps de l'entretien accordé par Lakhdar BRAHIMI précisément. Je suis frappé par l'application méticuleuse qu'il a mis pour préparer cet entretien, s'interrogeant, avec modestie, sur certaines omissions –particulièrement lorsqu'il se rendit compte avoir omis de citer ses compagnons aujourd'hui disparus, M'hamed YAZID et Abdelkader TCHANDERLI - voire sur des lourdeurs jugées pénalisantes pour le lecteur, me confiant, en ce cas, la liberté de supprimer ce qui était superflu. Il était amusant, aussi, de relever l'empreinte de l'influence anglosaxonne dans la réflexion de Lakhdar BRAHIMI, lequel, se livrant à un travail de conceptualisation des phénomènes internationaux, laissait échapper, parfois, des formules typiquement anglaises et, forcément, intraduisibles en l'état. Lorsque Lakhdar BRAHIMI retrace son itinéraire individuel, notamment son enfance dans un environnement rural marqué, ses années à la Medersa d'Alger, les conditions de son adhésion à l'UGEMA puis le saut dans l'action diplomatique «militante » au sein du FLN, un signe de gratitude de la part du narrateur est perceptible pour l'opportunité qui lui est offerte de s'exprimer .A l'évidence, Lakhdar BRAHIMI voulait se retourner sur son passé, jusqu'à l'âge de son enfance, pour en laisser trace.

Son récit est précis, clair et émaillé de faits faciles à recouper. Son souci d'évoquer ses compagnons comme pour dire qu'il leur doit la notoriété internationale dont il peut se prévaloir est omniprésent tout le long du récit. S'agissant des développements relatifs aux relations internationales proprement dits, Lakhdar BRAHIMI ne se départit pas de la retenue légendaire qui détermine le comportement des diplomates .Il met volontiers, cependant, « le pied dans la fourmilière », en adoptant, parfois, des positions qui le situent aux antipodes des idées reçues, notamment, à propos de la politique extérieure américaine. Loin de moi l'impertinence de juger de la réflexion théorique et de l'expérience pratique de Lakhdar BRAHIMI .Je livre, cependant, mon sentiment d'étonnement, à propos du ton d'humilité, si peu habituel chez nos responsables, avec lequel Lakhdar BRAHIMI, selon le cas, atténue son rôle où reconnaît ses torts. Pressé d'expliquer les raisons des succès diplomatiques recueillis au cours de la guerre de libération nationale par cette génération de « diplomates-militants », il se suffira de cette seule sentence : « C'est la Révolution algérienne qui a porté les diplomates algériens, ce ne sont pas les diplomates algériens qui ont porté la Révolution algérienne ». Évoquant, d'autre part, son rôle de médiateur dans le conflit qui sévit toujours en Irak, il assume, sans ambiguïtés, ses torts : « En toute humilité, je reconnais avoir commis, là, une faute ». Laissons le lecteur découvrir par lui-même ce ton d'humilité avec lequel répond Lakhdar BRAHIMI, sans rien céder, cependant, quant à la densité des idées et à la richesse des pistes suggérées. Cet entretien apporte un éclairage, incontestablement nouveau, sur le système naissant de relations internationales. Lors des contacts préliminaires, à cet entretien, j'avais proposé à Lakhdar BRAHIMI de s'expliquer sur les critiques que certains milieux avaient laissé se développer à son encontre en Algérie alors qu'il exerçait les fonctions de Ministre des Affaires Étrangères. Voici, édifiante, sa réaction : « Si MESBAH, vous me proposez de participer à une tâche de facture académique afin de laisser trace de mon expérience diplomatique et voilà que vous vous affairez à m'entraîner vers un caniveau !? ». Il m'est revenu à l'esprit, alors, cette scène tout à fait singulière où, courant 1993, le jour même de sa démission de ses fonctions de Ministre des Affaires Étrangères, Lakhdar BRAHIMI présidant une séance de travail sur la limitation des armements chimiques, à laquelle j'assistais au titre de l'Institut National des Études de Stratégie Globale, affichait un sérieux exemplaire, une sérénité ostensible et, peut-être même, un flegme discret. Ayant eu connaissance, auparavant, de la démission acceptée du Ministre des Affaires Étrangères, je fus intrigué par cette attitude de sérénité car, combien d'autres responsables, en situation similaire, auraient manifesté, à travers leur mine, exaspération, courroux et rancœur. Je compris, ultérieurement, que Lakhdar BRAHIMI, ne faisait pas de l'exercice des responsabilités officielles une fin en soi. Il accordait autant d'importance à l'autre vie, faite de plaisirs intellectuels et de joies familiales. Plaisirs intellectuels ? Le voilà, justement, invité d'honneur, vaquant à des occupations de l'esprit, au sein de la prestigieuse Université américaine de Princeton. Joies familiales ? Le voilà, précisément, qui prépare un voyage presque rituel, en Indonésie, pour visiter en famille, les familles de ses anciens compagnons indonésiens du temps où il représentait le FLN à Djakarta. Voilà, sous forme de symbole, l'inspiration d'un projet ou, du moins, l'empreinte d'une vie…
Mohamed Chafik MESBAH
imesbah@hotmail.com

 

I. L'itinéraire personnel :

Mohamed Chafik MESBAH : C'est un plaisir et un honneur que de vous rencontrer, M. Lakhdar BRAHIMI, puisque votre notoriété internationale, en ces moments où l'Algérie peine à retrouver son rayonnement d'antan, a déjà inscrit votre nom au fronton de l'histoire contemporaine, grâce au rôle appréciable que vous avez joué dans un nombre important de crises actuelles ou passées. Commençons par une question qui peut paraître désinvolte mais dont vous comprendrez sans doute, le symbole, l'action diplomatique vous manque-t-elle ?
Lakhdar BRAHIMI :
L'action diplomatique ne me manque pas vraiment. Tout d'abord parce que l'expérience que je tente depuis bientôt une année est fascinante. Pour la première fois depuis que j'ai abandonné mes études en 1956, je me trouve dans un milieu universitaire. Les séminaires auxquels je participe depuis Septembre de l'an dernier portent justement sur «Le Tiers Monde aujourd'hui». Il est intéressant et instructif de débattre de ce sujet, dont j'ai une connaissance pratique, avec des professeurs qui en ont une connaissance académique. Surtout que ces professeurs viennent de pays et d'horizons différents. Il y a naturellement une majorité d'américains, mais il y a aussi des chercheurs d'autres nationalités : un jamaïcain, une pakistanaise, un français et deux chinois. Celui-ci travaille depuis 30 ans sur l'Afrique dont il parle plusieurs langues, celle-ci parle arabe et connait à fond la Syrie et le Yémen. Cet autre fait un travail impressionnant sur Bandoeng, le non-alignement et la question de la souveraineté. Cette autre écrit un livre sur l'Islam en Bulgarie et une autre enfin publie un ouvrage sur « la question du foulard » en France. Ceci dit, on ne tourne pas le dos définitivement à une carrière qui s'est prolongée sans discontinuer toute une vie durant. Je reste donc en contact assez étroit avec les Nations Unies, avec mes anciens collègues de l'ONU ainsi que des journalistes, des enseignants et des diplomates qui s'adressent à moi de temps à autre pour discuter des problèmes que je connais un peu. On me demande aussi de participer à des séminaires ou de donner des conférences se rapportant aux mêmes sujets.
MCM :
Vous appartenez à cette génération d'étudiants qui se sont retrouvés happés par le cours de la guerre de libération nationale, une véritable révo- lution politique, économique et sociale en fait, sans prendre le temps, parfois, de « réfléchir leur engagement » .Mais, avant d'en arriver à cet épisode, évoquons votre enfance que d'aucuns parmi vos proches qualifient de difficile mais de studieuse …
LB :
Vous avez raison de dire que l'engagement dans la lutte pour la libération s'est fait pour nous « sans réflexion » : il n'y avait pas lieu de réfléchir. Le pays était prêt pour cette grande aventure et il me semble que chacun, la où il se trouvait, a rejoint les rangs de manière spontanée. Je suppose que nous y reviendrons au cours de l'entretien. Quant à l'enfance, elle fut celle d'un enfant né à la campagne, loin de la route goudronnée, donc de la voiture, de l'électricité et des Français. Nous vivions dans la ferme ancestrale, en économie fermée. Nous mangions ce que la terre produisait et que nos mères ou nos sœurs préparaient à la maison. Nous n'étions pas riches au sens de la richesse que l'on voit aujourd'hui. Mais pour l'époque et dans le milieu environnant, nous étions certainement dans l'aisance. Personne dans ma famille proche n'a été atteint, mortellement, par l'épidémie de typhus qui a ravagé une bonne partie de l'Algérie et dont Lakhdar Ha- mina a reproduit des images poignantes dans « les années de braise ». Personne n'a eu faim, non plus autour de moi alors qu'il y a eu une quasi-famine dans la région pendant ces années de la deuxième guerre mondiale. Nous n'avions pas froid non plus. Mais notre table était frugale, nos vêtements – tra- ditionnels, bien sur – modestes et notre vie simple. Dans son dernier ouvrage, « Des Mots et des Lieux, souvenirs d'une Algérie oubliée », Mostefa LACHE- RAF, en parlant de sa propre enfance, a décrit un monde qui était le mien, il l'a décrit mieux que je ne saurai le faire. A cette différence près que dans son village, Sidi Aissa, l'école publique (française) et l'école coranique étaient toute deux sur place. Pour moi, l'école publique se trouvait à quelques kilomètres de la maison au bord de la route goudronnée, justement - et nous nous y rendions à dos d'âne et quelquefois à pied. Quant à l'instruction coranique, elle était dispensée chez nous, à la ferme, par un « Cheikh » qui vivait à demeure et qui nous enseignait le coran le matin, à l'aube, et en fin de journée, avant et après l'école publique. Je ne me souviens pas avoir vu un médecin durant les douze premières années de ma vie. Sauf le Dr. KEST qui suivait la tuberculose de mon père et qui venait d'Alger au printemps pour chasser aux alentours. Je ne me souviens pas avoir vu avoir vu d'autres Français jusqu>à l'âge de 10 ans. Sauf une fois, lorsque mon père m'amena avec lui à Alger - probablement en 1944- pour se faire examiner, juste- ment, par le Dr. KEST. Se rendre à Alger à l'époque, en autocar, bien sur, était toute une expédition que l'on préparait soigneusement pendant plusieurs jours et dont on parlera longtemps autour de soi. Qu'il n'y ait pas eu de médecin dans notre vie, à l'époque, n'est sans doute pas étranger au fait que ma mère a perdu quatre de ses neuf enfants en bas âge et que ma sœur aînée soit morte à vingt ans.
MCM :
A propos de cette enfance, juste- ment, quels sont les souvenirs qui vous re- viennent, le plus fortement, à l'esprit ?
LB
: Vous avez raison de dire le plus fortement. Les souvenirs d'enfance renvoient, en effet, à la vie très dure des femmes dans les milieux campa- gnards de l'époque. Il faut absolument en parler. Elles étaient les premières levées, les dernières à manger et les dernières à se coucher. Une femme, pauvre ou riche, n'arrête jamais de travailler : ranger les matelas et les couvertures au matin puis, la journée durant, balayer, essuyer, pétrir le pain et le faire cuire au four ou sur le « tajine », rouler le cous- cous, faire la cuisine, faire manger tout le monde, faire la vaisselle et laver le linge.

En saison, les femmes faisaient sécher les tomates ou la viande, faisaient provision de tout ce qui peut se préserver, occasionnellement elles n'hésitaient pas à faire des confitures. En saison, elles avaient la charge de laver la laine, la filer, la teindre, de monter le métier à tisser pour faire tapis et couvertures pour toute la famille. Avec tout cela il leur fallait, en plus, trouver le temps de choyer les enfants et de leur raconter des histoires durant les longues soirées d'hiver. Je sais que beaucoup a été écrit sur le su- jet. Mais il me semble que l'hommage qu'elles méritent n'a pas été rendu à nos mères et à nos sœurs. A la mort de mon père, nous avons déménagé à Bir-Rabalou (épelé Biraghbalou maintenant) dans une autre ferme de la famille, où vivait, entre autres, mon oncle Kaddour. C'était l'hiver 1945.Je conserve le souvenir persistant de notre instituteur, Cheikh Ali ARBAOUI, un ami de mon père qui me disait, le printemps de cette année là, que l'on venait de découvrir « un médicament qui est arrivé quelques mois trop tard pour ton pauvre père ».Je com- prendrai plus tard qu'il s'agissait de la pénicilline.
MCM :
La mort prématurée de votre père semble vous avoir beaucoup affecté pour le reste de votre vie….
LB
: Mon père avait tout juste quarante ans quand la maladie l'emporta. On dirait aujourd'hui qu'il est parti beaucoup trop jeune. Pas à l'époque, pas dans notre région en tous les cas, où la moyenne d'âge était inférieure à quarante ans. Je me souviens très bien de mon père ; au plan physique s'entend. On disait – on dit encore – autour de moi que c'était « un homme généreux ». Il était respecté dans la famille ; craint aussi parce que, disait-on, il était sévère et peut-être aussi coléreux. Il était certainement sévère avec nous autres enfants, pas seulement les siens, mais ceux de toute la famille. On racontait avec le sourire que son frère aîné, Ah- med, pas du tout sévère quant à lui, menaçait ses propres enfants en leur disant : « je vais dire à votre oncle Salah… ». Il n'y avait pas de familiarité entre mon père et nous. Je ne me souviens pas d'un bai- ser, d'une caresse, d'un mot gentil de sa part. La plus grande manifestation d'affection dont j'ai sou- venir, c'est une fin de journée d'hiver où il attendait mon retour de l'école, dehors, sous une pluie bat- tante. Il y a deux oueds entre notre ferme et l'école. Les traverser sous la pluie n'était pas chose facile, même à dos d'âne. Même du haut de mes huit ans, j'ai vu combien il était soulagé de me voir arriver… C'est à deux mois de sa mort, peut-être un peu plus, que mon père s'est rapproché de moi. C'était la fin de l'année 1944 et en un hiver particulièrement ri- goureux, des mots captés lors de conversations entre grandes personnes m'avaient appris que mon père n'allait pas bien du tout... Je pense que je sa- vais qu'il n'en avait plus pour longtemps. C'est là qu'il a commencé à m'appeler pour rester avec lui, le soir, après un dîner que nous ne prenions natu- rellement pas avec lui. Il était assis devant sa che- minée et je m'asseyais un peu en retrait, presque derrière lui, en l'écoutant parler. Il ne me serait pas venu à l'idée de lui poser des questions. J'écoutais donc ces longs monologues, soir après soir. Il me parla de sa propre enfance, du fait que son demifrère Kaddour et lui-même étaient les plus jeunes des sept fils de « Hadj Brahim». Il me précisera que son demi-frère et lui-même étaient très jeunes lorsque leur père mourut alors que les autres frères « étaient déjà des hommes, mariés ou en âge de l'être ». A l'évidence il voulait me dire ainsi qu'il fut orphelin à un âge encore plus tendre que le mien. Il me dit aussi comment mon oncle Kaddour et lui avaient été placés dans la Zaouïa de « Cheikh Ham- mami » encore plus loin à l'intérieur du pays, vers Palestro, Lakhdaria aujourd'hui, où leur vie n'avait pas été facile du tout. Mais il me parla surtout de la nécessité de faire des études. « N'arrête pas ; va aussi loin que tu peux ; je sais que tu pourrais hésiter pour ne pas laisser ta mère et tes sœurs. Mais tu verras, ta mère t'encouragera elle-même ».Je me souviens aussi du soir – un jeudi il me semble – où mon père ne m'appela pas auprès de lui. Le lendemain, il nous quitta. Ces conversations – ou plutôt ces monologues – de mon père aux tous derniers jours de sa vie, sont restés gravés dans ma mémoire. Je le revois encore devant le feu de bois dans la cheminée et sa voix résonne souvent dans ma tête. Je n'en ai pas parlé depuis fort longtemps.
MCM :
Il semble, à ce propos, que votre père se désolait que vous n'obteniez pas de son vivant le fameux certificat d'études. N'est-ce pas cette dette morale vis à vis du père qui vous pousse, aujourd'hui encore, à cultiver l'amour de l'effort intellectuel ?
LB
:Sans doute. En fait, j'ai longtemps regretté de n'avoir pas repris mes études après l'indépendance. En souvenir, précisément, de cette recommandation paternelle. J'ai en quelque sorte reporté cette dette sur mon frère Miloud que j'ai encouragé à reprendre ses études. De toute manière il était nettement plus doué que moi. Lui a repris et terminé ses études…
MCM :
Revenons à votre progres- sion scolaire, si vous le voulez bien.
LB
:J'allais donc effectuer une année de scolarité à Bir-Rabalou pour préparer ce fameux certificat d'études qu'il fallait aller passer à Sour-El-Gho- zlane, vingt kilomètres plus au sud .Puis après je passais une année à Ain Bessem pour préparer le concours d'entrée à la Medersa. Cet établisse- ment assez particulier que j'évoquerai plus en détail dans ce récit. Pourquoi Ain Bessem ? Parce que c'était là qu'il y avait ce que l'on appelait à l'épo- que un « Mouderes », c'est-à-dire quelqu'un qui enseignait l'arabe à l'école publique. Il y avait aussi une école libre tout récemment ouverte par l'Asso- ciation des Oulémas. Ce furent donc le Mouderes, Cheikh Nadhir ZMIRLI, de Boussaâda et Cheikh Mohammed OUMEZIANE, Directeur et enseignant unique de l'école libre, venu de Kabylie, qui vont me préparer à ce concours. Il n'y avait qu'une vingtaine de places de disponibles pour chaque promotion et j'ai dû être admis parmi les derniers car je n'étais en réalité fort ni en arabe, ni en fran- çais. J'étais aussi le plus jeune de ma promotion.
MCM :
Quel était le panorama politique qui se pro- filait derrière cette vie studieuse ? Perceviez-vous, alors, la mue du mouvement national, après les évè- nements du 08 mai 1945, notamment, et le puissant éveil de la conscience nationale qui en a résulté ?
LB
: Nous sommes en 1947. Même dans nos mech- tas reculées, nous avions entendu parler « d'évène- ments terribles » survenus le 8 Mai 1945 dans des contrées lointaines, mais tout de même proches. Mon grand oncle, le Bachagha Lakhdar, que nous appelions tous « Grand Père », patriarche de la famille et son fils Ali, dont nous allions nous rappro-- cher, mon frère Miloud et moi-même, après la mort de notre père, en parlait parfois. Le Bachagha était de ceux que l'on appelait alors «les administratifs ». Il était une cible favorite d' «Alger Républicain » qui publia de lui, je me souviens, de belles caricatures. Ce qui n'empêchait nullement le « Grand Père » de me demander de lui faire lecture assidue du quotidien communiste. « Administratif » ou pas, cela ne l'empêchait nullement de commenter sévèrement les actes répressifs de Sétif et de Guelma. Il parlera en termes également réprobateurs des évènements du Maroc et notamment de l'exil du Roi Mohammed V. Peu de temps avant sa mort, en Septembre 1954, il envoya un projet d'article au quotidien français «Le Figaro» plaidant pour le retour de Mohammed V et demandant des réformes « hardies » (je me souviens de ce mot) en Algérie, faute de quoi, di- sait-il, « notre pays connaitrait des développements similaires à ceux de Maroc et de la Tunisie ». « Le Figaro » ne publia pas cet article et, a ma connais- sance, ne répondit même pas au grand-père. Mais c'est à Ain Bessem, autour de l'école libre et du Cheikh Mohammed OUMEZIANE que le vocabulaire nationaliste nous devint peu à peu familier. C'est là que nous apprîmes les premiers chants patriotiques. C'est là aussi que nous vîmes – je ne dis pas nous lisions – la revue animée par Cheikh Bachir IBRAHIMI dont je n'apprécierai que plus tard la très belle langue arabe, son style sim- ple, limpide, élégant et vraiment enchanteur, dans le fond comme dans la forme. C'est là aussi que nous entendîmes, de plus en plus souvent, les noms de Ferhat ABBAS, du Dr. BENJELLOUN, du Dr SAADANE, de MESSALI. C'est là aussi que nous vîmes, de temps en temps, les journaux Li- berté et Égalité. Ce n'est pas encore l'engagement. Mais c'est comme le dit LACHERAF, le début de la prise de conscience qui va s'aiguiser à la Medersa au contact de camarades venus de partout ailleurs, mais aussi au contact des habitants de la Casbah où la Medersa était alors située : nous vivions au milieu de ce quartier à nul autre pareil et beaucoup de ses habitants nous avaient un peu adoptés.
MCM :
Attardons-nous précisément, sur la Medersa, avec cet enseignement, où étaient dispensés, presque à égalité, cours de civili- sation musulmane et cours de la culture fran- çaise. Quels souvenirs en conservez-vous ?
LB
: Vos jeunes lecteurs ne savent peut-être pas que l'Administration coloniale avait en effet « in- venté » cet établissement très original. Il y avait donc trois Medersa, situées à Alger, Constantine et Tlemcen. A l'origine, les études duraient quatre ans seulement et les élèves y arrivaient à un âge relati- vement avancé, rarement moins de 18 ans, parfois beaucoup plus. Ainsi, LACHERAF raconte qu'il ar- riva à la Medersa après quatre années pleines de collège. Dans ma promotion, tenez-vous bien, un de mes camarades avait vingt ans en première année ! Après la deuxième guerre mondiale, fut instauré ce qui a été appelé alors, « le nouveau régime », avec une scolarité de six ans. Mais à l'ancien comme au nouveau régime, la Medersa préparait, essentielle- ment, des enseignants de langue arabe, des inter- prètes judicaires et des agents de la magistrature musulmane. C'est à partir de 1953 qu'une nouvelle réforme affubla les Medersas du nom de « Lycées d'enseignement franco musulman » un nom bizarre et pas très sympathique. On bâtira aussi un nouvel édifice pour la Médersa d'Alger à Ben Aknoun qui porte aujourd'hui le nom de «Lycée Amara Rachid». L'ancien bâtiment, à côté de la Mosquée de Sidi Abderrahmane, au haut de la Casbah, fut réservé aux filles. Il y avait aussi, à l'époque, l'Institut des Hautes Études Islamiques où les diplômés de la Medersa allaient poursuivre leur formation, s'ils n'optaient pas pour une carrière immédiate dans la fonction publique. Les étudiants du « nouveau régime », encouragés, notamment, par un profes- seur de mathématiques qui eut une très grosse influence sur nous tous, Abdelaziz OUABDESS-- LAM, commençaient à tenter de passer le bacca- lauréat français en candidats libres. C'est ce que fit, par exemple, Smail HAMDANI. Je fis la même chose moi-même et bien d'autres camarades aussi. La Medersa donnait une solide formation en arabe, en plus d'une formation en français à peu près similaire à celle que dispensaient les autres établissements secondaires français. Je pense que l'autre avantage des Medersas était – du moins avant la période du « franco musulman » - le nombre restreint d'élèves par promotion et l'âge relativement plus mûr parmi ces élèves. Mais la qualité de la formation dans les Medersas était due surtout à celle des enseignants et à la nature des relations qui existaient entre eux. Voici tout d'abord une petite anecdote : à mon arrivée à la Medersa, nos aînés étaient intrigués et amusés de voir qu'un medersien pouvait débarquer de Bir- Rabalou. Pourquoi ? Parce qu'un professeur de mathématiques qui répondait au nom de Nicolaï avait coutume de dire pour réprimander ses élè- ves : « Attention, vous autres, je ne suis pas pro- fesseur à Bir-Rabalou !). Pourquoi Bir-Rabalou ? Personne n'a posé la question à ce brave profes- seur. Je peux seulement spéculer que c'était parce que c'était un tout petit village obscur, dans une région reculée du pays. Le fait est que le profes- seur Nicolaï n'a jamais fait usage le cette expres- sion en ma présence. A ma connaissance, il cessa également de l'utiliser dans les autres classes. Le professeur français le plus remarquable était sans doute un enseignant de Français, M. SHERER, un très jeune normalien qui n'est pas resté longtemps parmi nous et qui avait établi des relations d'amitié avec certains des « grands » élèves, pour certains, à peine plus jeunes que lui ! C'est lui, notamment, qui encouragea le regretté Hachemi BOUNEDJAR à préparer le concours d'entrée à l'École Normale Supérieure. SHERER était un homme de gauche, curieux de connaître l'Algérie et ses problèmes. Il était prévisible qu'un professeur aussi potentiellement subversif n'allait pas pouvoir rester longtemps en Algérie. Il fut transféré en France, après seulement deux années, je crois.
MCM : Évoquez, si vous le permettez, le souvenir des autres enseignants algériens de la médersa dont certains ont marqué, pour toujours, l'esprit de leurs élèves…
LB
: En effet, ce sont nos professeurs algériens qui ont marqué nos esprits de manière durable. J'ai déjà parlé du Professeur de Mathématiques, Abdelaziz OUABDESSLAM. Après l'indépendance, il ira diriger l'École Polytechnique à El-Harrach .Il en fit un établissement de qualité, malgré les difficultés énormes de l'époque. Je le revois de temps à autre, avec un plaisir égal, et je l'écoute avec le même respect et la même admiration. Un autre professeur que j'ai revu souvent, jusqu4à sa mort, il y a quel- ques années, c'est Cheikh Mechri AOUISSI, de Laghouat. Un éminent spécialiste de droit musulman qui nous fit aimer cette matière aride. Il était également un excellent professeur de langue arabe qui nous fit aimer les géants de la littérature arabe, des poèmes incomparables d'Al Mutanabbi, des « Ma- qamate » d'Al-Hariri, des ouvrages d'Al-Jahedh, jusqu'aux poètes de la période andalouse, sans oublier l'Émir Abdelkader, Bran Khalil Bran, Al-Manfalouti et les écrivains de la « Nahdha »…C'est au Ministère de la Justice que Cheikh MECHRI, comme nous l'appelions, servira après l'indépendance.

Il y fut un conseiller respecté et Si Abdelmalek BENHABYLES notamment a apprécié sa contribution. Cheikh Abdelkader NOUREDDINE était, par ailleurs, le type même de l'érudit ; la grammaire n'avait pas de secret pour lui. Petit, modeste, il ne quittait ses élèves que pour aller à la bibliothèque ou à «Radio Alger» où il donnait des cours de vulgarisation. Cheikh Amor BENDALI était un excellent professeur de traduction. Il avait un accent typiquement algérois et beaucoup d'humour. Cheikh Boualem OULD ROUIS, de Blida, d'où il venait chaque jour par train, était un excellent Professeur de langue arabe, peut être sévère mais juste. Il est venu me voir à Londres alors que j'y étais Ambassadeur et nous avons passé une longue soirée à parler des anciens de la Medersa d'Alger, professeurs et élèves, mais aussi des difficultés de l'enseignement dans l'Algérie indépendante. Cheikh MEZIANE, de Tlemcen, cette fois-ci, était toujours impeccable dans un costume traditionnel très typique, sous une barbe fournie mais tout aussi impeccablement soignée. Il avait l'air plus sévère qu'il ne l'était en réalité. Il ne tardera pas à retourner à Tlemcen comme directeur de la Medersa. Cheikh AGHA de Miliana était le plus jeune des professeurs algériens. Comme le Cheikh OULD ROUIS, il portait costume et cravate et un élégant « Fez » rouge. Un mot tout de même au sujet de Si Ahmed FOUILA, qui faisait office d'in- tendant et de réceptionniste de l'établissement. Il vivait à demeure et était toujours accessible. J'ai laissé pour la fin notre Directeur, Cheikh BEN ZEKRI, un grand homme, élégant dans son costume traditionnel algérois et sa belle moustache blanche. On le dit excellent pédagogue, mais, hélas, il ne m'a pas enseigné. Il donnait des cours à l'Institut des Études Islamiques et les étudiants parlaient de lui avec une véritable vénération. On le disait aussi fin poète et grand mélomane. Il avait un air extrêmement sévère et ne supportait pas qu'on lui réponde dans une langue autre que celle qu'il a uti- lisé lui-même pour vous parler. S'il a parlé en arabe, il était indispensable de lui répondre en arabe ; si c'était le français qui avait été utilisé, vous deviez en faire de même. Inutile de dire que le franc-arabe» qu'on parle trop souvent aujourd'hui était tout simplement impensable avec notre Cheikh…Mais la sévérité d'apparence cachait un cœur d'or. Témoin cette petite histoire. C'était peut-être en 1950 ou en 1951, au printemps en tous les cas. J'avais « fait le mur » un soir pour aller voir une pièce de théâtre jouée par les grands acteurs égyptiens, Youssouf WAHBI et Amina RIZK, en tournée dans notre pays. Après le spectacle, je me suis retrouvé nez à nez avec le Cheikh BEN ZEKRI dans le trolley qui me ramenait à l'École Normale de Bouzaréah où nous logions. Lui-même avait été probablement au même spectacle et rentrait chez lui à El Biar. Inutile de dire que je n'avais pas passé une bonne nuit car j'allais sûrement être convoqué dans le bureau du Directeur à la première heure et y passer un très mauvais moment. Mais je ne fus jamais convoqué ; le Directeur de m'a jamais parlé de cette affaire. Nos professeurs nous connaissaient donc intimement et s'intéressaient à chacun d'entre nous. Ils étaient sévères mais justes. Nous les respections et nous les admirions. Envers certains d'entre eux, nous ressentions une réelle affection, peut être même de la vénération. Ils étaient désireux de partager leur savoir avec nous et nous étions tout aussi désireux d'apprendre à leur école. En est-il de même aujourd'hui ? Je n'ai pas l'impression. Je ne pense pas faire preuve d'une quelconque « nostalgie rétrograde » en disant que ce serait tout de même bien de retrouver un peu de cette ambiance qui existait à la Medersa entre professeurs et élèves. C'est à la Medersa aussi que la prise de conscience politique va s'aiguiser : certains de nos camarades étaient déjà des militants structurés, généralement au MTLD, peut-être pour quelques-uns à l'UDMA, mais j'en doute. C'est à l'Université que l'on trou- vera des « Udmistes » et des communistes. Je n'ai adhéré à aucun parti moi-même à cette époque. MESSALI était alors en résidence surveillée dans une villa à Bouzaréah. Nous logions alors dans l'internat de l'École Normale de Bouzaréah et la villa de Messali était presque en face de cet établissement. Nous passions souvent devant sa demeure, dans l'espoir de l'apercevoir. Mais je crois que nous n'avons jamais eu la chance de le voir.
MCM :
Cela veut dire qu'il existait un processus de mûrissement politique chez les jeunes medersiens, prélude à l'engagement militant … LB : Oui, sans doute. Le Professeur OUABDESSLAM, notre professeur de mathématiques, me dira beaucoup plus tard, que durant ces années qui avaient précédé le 1er Novembre, « nous avions l'impression, en vous regardant tous à la Medersa, que des évènements importants, porteurs de changement, allaient se passer incessamment ». Je ne sais pas si nous avions tous un pressentiment similaire, mais il est certain que les événements de Tunisie et du Maroc, les nouvelles d'Indochine, l'agitation sporadique en Algérie même, l'insou- ciance heureuse, arrogante et provocante des Français d'Algérie, nous faisaient sentir confusé- ment que les choses ne pouvaient tout simplement pas continuer ainsi. Je me souviens par exemple de la victoire des nationalistes vietnamiens à Dien Bien Phu, en 1953. C'était le 8 Mai 1945, l'anniversaire, pour les Algériens, des massacres de Sétif et de Guelma. Cette victoire humiliante pour le pou- voir colonial, remportée par des colonisés comme nous, avait valeur de symbole et de présage. Le nom de GIAP, le général vietnamien qui remporta cette victoire, va rester dans nos mémoires. Je suis sûr que toute cette génération d'Algériens a ressenti un immense plaisir lorsque le Général GIAP visita notre pays après l'indépendance. Avant de terminer avec cette période passée à la Medersa, il faut juste peut être ajouter un mot au sujet de quelques étu- diants africains qui avaient fait des stages avec nous, pour quelques mois, peut être une année scolaire.
MCM : Des étudiants autres que les Algériens ?
LB
: Oui, absolument, ils venaient du Sénégal et de ce qui est aujourd'hui le Mali et le Niger. Nous étions particulièrement impressionnés par leur connais- sance de la langue arabe. Une quinzaine d'années plus tard je rencontrerai l'un d'entre eux au Caire : il accompagnait en visite officielle en Égypte, le Président de son Pays, le Niger. J'étais moi-même ambassadeur au Caire. Aussi bien le Président Hamani DIORI que le Président NASSER étaient intrigués de nous voir accourir l'un vers l'autre au cours du dîner officiel donné par le Président égyptien en l'honneur de son hôte dans les jardins du Palais Al-Kobba.
MCM : Après la Medersa, donc, vous rejoignez l'Université d'Alger .Quelle était, alors, la priorité politique pour vous autres, étudiants algériens ?
LB
: Durant l'année universitaire 1954-1955 à Alger, les efforts des étudiants étaient tous tendus vers la création de l'UGEMA. Nous avions, certes, l'AEMAN (Association des Étudiants Musulmans d'Afrique du Nord et l'AEMNA (Association des Étudiants Musulmans Nord Africains), l'une a Alger, l'autre à Paris. Mais les étudiants Tunisiens et Marocains avaient, deux ou trois années auparavant créé l'UGET (Union Générale des Étudiants Tunisiens) pour les uns et l'UGEM (Union Générale des étudiants Marocains) pour les autres. Les conditions de la lutte dans chacun des pays, avec leurs caractéristiques spécifiques respectives justifiaient parfaitement ces développements. La lutte armée ayant commencé en Algérie, il était normal que nous suivions le même chemin.
MCM : Vous voulez évoquer, sans doute, «la bataille», en quelque sorte, qui est intervenue à propos de l'adjectif « Musulmans » que vous vouliez adjoin- dre à la dénomination de la nouvelle Association ?
LB
: Absolument. Contrairement à ce qui s'est passé pour nos frères du Maroc et de la Tunisie, les choses étaient plus compliquées chez nous. Qui était algérien, en effet ? Nos camarades communis- tes et d'autres avec eux, pensaient que même s'il n'y avait qu'une infime minorité d'étudiants non musulmans qui se considéraient comme algériens, il fallait leur laisser le loisir de se joindre à nous. Pour la plupart des nationalistes, par contre, il s'agissait d'une période exceptionnelle de lutte, dans laquelle se considérer « Algérien » demandait un engagement plus précis et plus contraignant. Les premiers voulaient donc la création d'une UGEA (Union Générale des Étudiants Algériens), les autres étaient favorables à la création de l'UGEMA (Union Générale des Étudiants Musulmans Algériens). Cette querelle au sujet du « M » n'était pas sans relation avec la controverse qui opposait le PPA-MTLD aux communistes longtemps soutenus par l'UDMA et même par les Oulémas au sujet de l'existence de la Nation algérienne défendue par les uns et la théorie de « l'Algérie, nation en forma- tion » soutenue par les autres. A l'Université d'Alger, le soutien à l'idée de l'UGEA était très faible, il n'y avait pratiquement pas eu débat. Il en était de même dans les Universités et établissements assimilés dans les pays arabes. En France cependant les divisions étaient nettement plus marquées. C'est Belaid ABDESSLAM qui, de Paris, menait la campagne en faveur de l'UGEMA. Deux ou trois années auparavant, il avait été le Président de l'AEMAN à Alger et il avait mené des actions culturelles, sociales et politiques sans précédent. C'est à partir de là, grâce à son dévouement sans relâche à la cause des étudiants, que ABDESSLAM devient – et restera jusqu'à l'indépendance – le leader reconnu et respecté de la cause estudiantine. Abdesselam et Abdelmalek BENHABYLES, avaient occupé des positions de direction au sein du MTLD. Lamine KHENE, Mohammed BENYAHIA, d'autres encore, étaient également des militants de vieille date. BENYAHIA avait d'ailleurs terminé ses études de droit et commençait son stage d'avocat dans un cabinet où travaillait Abderrazzak CHENTOUF, un aîné pour nous tous, qui formait avec son épouse Mamia, un couple très connu et très respecté à Alger. Bref, « la bataille du M » que vous évoquez fut rude, mais à l'approche de la fin de l'année sco-- laire, la quasi-totalité de ceux qui accordaient leur faveur à l'UGEA, se sont ralliés à la majorité. L'UGEMA naquît dans l'unité en Juillet 1955. Je n'ai pas participé au congrès constitutif. Mais je fus, néanmoins, élu au Comité Directeur puis au Co- mité Exécutif. On me confia la responsabilité des relations extérieures. ABDESSLAM refusa toute position officielle au sein de l'Union. Je crois qu'il était tout de même membre du Comité Directeur. Ahmed TALEB IBRAHIMI fut le premier Président de l'organisation et Mouloud BELAHOUANE, son Secrétaire Général. BELAHOUANE, KHEMISTI, puis Messoud AIT CHALAL se succèderont à la tête de l'UGEMA pendant les années de combat.
MCM
: Revenons aux conditions de votre départ sur Paris et des études que vous y avez suivi…
LB
: C'est seulement en Septembre 1955, à l'issue d'une longue promenade, au centre d'Alger, le soir avec BENYAHIA, que je décidais, avec l'accord de mon oncle Ali, de demander mon transfert à Paris. Je dois dire que je ne fus pas un étudiant très assidu à Paris. A Sciences Po, il était indispensable d'assiste aux travaux pratiques et même à la plupart des cours. A la Faculté de Droit, par contre, il n'y avait pratique- ment pas de contrôle et je ne crois pas avoir assisté à plus que quelques cours. Les préoccupations politiques l'emportaient de plus en plus sur les exigen- ces universitaires. Je n'étais naturellement pas seul dans ce cas. Je crois qu'il en était de même pour un très grand nombre de nos camarades algériens. Des groupes d'étudiants et des cercles politiques français commençaient à se poser des questions. Que se passait-il donc en Algérie ? Certains d'en- tre eux allaient vers les étudiants algériens pour se renseigner. Le restaurant universitaire des étudiants maghrébins dans le modeste local sis au 115 Boulevard Saint Michel devint ainsi un haut lieu de la vie estudiantine à Paris. (Je ne suis pas certain, à cet égard, si « le 115 » comme tout le monde l'appelait affectueusement appartient toujours aux maghrébins ou a l'Algérie toute seule .L'immeuble est clos et dans un triste état. Il ne faudrait pourtant pas grand-chose pour le remettre en état et en faire quelque chose d'utile. Voila un dossier sur lequel notre ambassade ou notre Consulat Général à Paris pourrait utilement se pencher.). C'est là, d'ailleurs, que nous avions fait la connaissance des regrettés Robert BARAT et de son épouse Denise, de Claude BOURDET et de beaucoup d'autres. Le Dr. TALEB IBRAHIMI rencontrera un peu plus tard Jean DANIEL et, à travers lui, Albert CAMUS et Mendès FRANCE. D'autres milieux français, de droite, n'avaient pas de doute, quant à eux : l'Algérie était française et le restera. Cette poignée de « rebelles » – on dirait aujourd'hui de « terroristes » – n'y changera rien. Ce sont des gens de cette espèce qui s'attaqueront, par exem- ple, à nos étudiants à Montpellier en Janvier 1956. C'est dans ce contexte qu'intervient la réunion du Comité Directeur de l'UGEMA, en Mars 1956. BENYAHIA et Lamine KHENE, entre autres, étaient venus d'Alger, spécialement, pour cette réunion. L'UGEMA avait reçu une invitation pour participer à une conférence des étudiants d'Afrique et d'Asie qui devait avoir lieu à Bandoeng, en Avril 1956. L'idée était de faire coïncider la réunion avec le premier anniversaire de la Conférence au sommet qui s'était tenue un an auparavant à Bandoeng même.

(Je voudrais insister, à cet égard, sur l'importance du Sommet de Bandoeng, un évènement de portée historique pour l'Algérie. Le Président BOUTEFLIKA a trouvé une formule heureuse pour en souligner le caractère hautement significatif : « Bandoeng a été le 1er Novembre international pour la lutte du peuple algérien pour son indépendance ».). Il s'est posée, alors, la question de la représentation de l'UGEMA à cette réunion. Qui ira donc à Bandoeng ? BENYAHIA était arrivé avec la recommandation de la direction clandestine du FLN à Alger. C'est lui-même qui partirait avec Belaid ABDESSLAM. Après la conférence, ils ne devaient revenir ni en France ni en Algérie mais se mettre à la disposition de la Délégation Extérieure du FLN qui demandait des renforts pour élargir son action internationale. ABDESSLAM n'était pas chaud pour partir. Après de longues tractations et des consultations avec la Direction du FLN, il fut suggéré que je le remplace. Ce n'était pas une décision facile, mais je n'ai pas hésité longtemps. Là encore j'avais consulté mon oncle Ali qui, lui non plus, n'hésita pas longtemps avant de m'encourager à accepter. Il était alors Député à l'Assemblée Nationale Française. Quelques mois plus tard, il démissionnera et sera enfermé dans un camp d'internement à Larzac, avec beau- coup d'autres. La collaboration avec le colonialisme français était devenue impossible et la répression n'allait épargner personne. Moins d'une année plus tard, mon oncle Ahmed, Bachagha lui-même, et un autre parent, Bentayba MAHMOUDI, Caïd, seront froidement abattus par des paras français. Le colo- nel OUAMRANE et les Commandants Azzeddine et Omar OUSSEDIK me diront plus tard combien cet oncle Ahmed - et beaucoup d'autres membres de la famille - les avaient aidé à implanter la Wilaya IV dans notre région. C'est un peu plus tard, cependant, qu'une autre figure algérienne parmi les « administratifs », Abdelkader SAYAH, délégué à l'Assemblée Algérienne, allait démissionner de toutes les fonc- tions officielles dans le système français, en faisant cette déclaration de très grande simplicité et de très grande dignité : « Aujourd'hui, je rejoins les miens ».
MCM
: Dès lors, vous renoncez totalement à vos études ?
LB
: Oui, évidemment. BENYAHIA et moi-même partîmes au Caire où nous fûmes très fraternellement accueillis par Mohammed KHIDER. C'était la période du ramadhan et le jour de l'Aïd, il nous emmena rendre visite à l'Émir Abdelkader KHATTABI, le leader légendaire de l'insurrection du Rif Marocain. C'est là que nous eûmes le plaisir de rencontrer Jean LACOUTURE, le grand journaliste et écrivain français qui est resté un ami. Ferhat ABBAS, le Dr. Ahmed FRANCIS, Ahmed BOUMENDJEL et Cheikh Tewfik AL MADANI étaient arrivés au Caire à peu près en même temps que nous .C'était le ralliement officiel de l'UDMA et de l'Association des Ulémas Algériens au FLN. Il n'y avait plus que le MNA qui continuait à faire cavalier seul. C'est également au Caire que je fais la connaissance de Si Abdelhamid MEHRI qui fut le premier à m'introduire aux subtilités – ô combien déroutantes parfois ! – de la politique au Machrek. Pour répondre à votre question, de manière plus directe, oui, pour BENYAHIA et moi même, bientôt pour la plupart de nos camarades étudiants, la vie universitaire avait pris fin.
MCM
: Permettez-moi d'insister plus particulièrement sur le processus psychologique par lequel un étudiant, un intellectuel en somme, décide de franchir le Rubicon en s'engageant dans l'action révolutionnaire….
LB
: C'est la le genre de questions qui se posent après, pas pendant. Je l'ai déjà souligné, la création de l'UGEMA s'était faite dans une perspective de lutte. De manière naturelle presque, insensiblement, mais rapidement, l'UGEMA devient l'expression de l'effort national dans le milieu estudiantin. Très vite les lycéens formeront à Alger leur propre organisation au sein de laquelle Amara Rachid et d'autres medersiens allaient briller avant de consentir le sacrifice suprême au maquis. La grève des cours et des examens décidée à Alger par la direction clandestine du FLN, en coordination avec les étudiants et les lycéens, est annoncée le 19 Mai 1956. Les étudiants vont alors s'intégrer publiquement au sein du FLN et à l'ALN. L'UGEMA devient, sur le plan international, le visage de la communauté combattante estudiantine. Les étudiants, malgré leur nombre limité, sont présents dans tous les or- ganes de la lutte. Aux Conseils de Wilaya même, puisqu'il y aura même deux chefs de Wilaya étudiants : LOTFI à la Wilaya V et Youssef KHATIB à la Wilaya IV. Lamine KHENE sera membre du GPRA. Les étudiants sont présents aussi dans la direction clandestine du FLN à Alger, la Zone autonome d'Alger, l'UGTA, la Fédération de France et, plus tard, le GPRA et ses différentes administrations. C'est dans le cadre de l'action internationale du FLN puis du GPRA que j'ai servi, pour ma part, sans discontinuer. Depuis notre départ, BENYAHIA et moi-même, de Paris vers le Caire, puis vers Jakarta et Bandoeng.
MCM
: Commence alors pour vous une nouvelle vie avec votre immersion forcée dans la vie diplomatique au service de la Révolution algérienne. Vous appartenez, en effet, à ce qu'il est convenu d'appeler la génération des « diplomates militants ». Comment s'est effectuée cette immersion qui a commencé en Indonésie ?
LB
: Il faut peut être commencer par dire quelques mots au sujet de la conférence des étudiants d'Asie et d'Afrique qui eut lieu à Bandoeng au printemps 1956 .Après tout, c'est pour y prendre part que BENYAHIA et moi-même avions été dépêchés. Les divergences entre les étudiants asiatiques étaient alors profondes. N'oublions pas que nous sommes en plein dans la guerre froide. Si, pour beaucoup d'étudiants la voie non- alignée (le mot n'était pas encore d'usage courant mais commençait à être utilisé) était la seule qui soit conforme aux intérêts des pays d'Afrique et d'Asie, une forte proportion d'étudiants était, cependant, très engagée dans l'un ou l'autre des deux camps, communiste et occiden- tal. Je me souviens, par exemple, que le Président de la délégation des Philippines était violemment anti-communiste. Chinois, Vietnamiens étaient plus discrets, ce qui ne veut pas dire qu'ils manquaient de fermeté ou d'éloquence. La délégation indienne était composée de plusieurs groupes, parfois totalement opposés les uns aux autres. La Conférence ne s'était ouverte que vers la fin de la première semaine de mai et s'était prolongée jusque vers le 22 Mai. De ce fait, nous pûmes annoncer, en séance plénière, la nouvelle de la grève déclenchée par nos camarades le 19 Mai. Sitôt la conférence des étudiants terminée, nous avons ouvert à Djakarta le premier bureau du FLN en Asie. En Août, BENYAHIA rentre au Caire et je reste seul dans la capitale indonésienne. Mon séjour allait s'y prolonger cinq années durant, jusqu'en Novembre 1961.
MCM
: Vous avez, alors, vraiment pris racine, sans jeu de mots, dans la société indonésienne …
LB
: Vous parliez tout à l'heure d'« immersion forcée dans la vie diplomatique ». Soyons précis : je ne sais pas si, à l'époque quiconque nous avait affublé du titre de « diplomate ». Je ne me suis ja- mais considéré comme tel et je pense que c'était le cas pour tous les autres frères. Nous étions des militants que le hasard, la chance, les circonstan- ces ont placés dans cette situation et nous avons fait de notre mieux pour servir notre pays. Même après la proclamation du Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA), nous n'avons jamais pensé à donner à nos missions le nom d'am- bassade ni à affubler nos chefs de mission du titre d'ambassadeur. GPRA ou pas, l'Algérie n'était pas indépendante ; elle était toujours occupée et la guerre y faisait rage. Parler de diplomate, d'ambas- sade, aurait été indécent. A Jakarta, je fréquentais tous les milieux, à tous les niveaux, le Gouverne- ment, à commencer par le Président de la République SOEKARNO, tous les partis politiques, les organisations de masse, les médias et même les milieux artistiques. Un Comité de Soutien à l'Algérie avait été institué, présidé par le chef du plus grand parti musulman de l'époque, Mohammed NATSIR. Le Secrétaire général en était Hamid ALGADRI, du parti socialiste. Le chef d'un parti chrétien protestant en était le Vice-président et le Président du Parti ca- tholique le Trésorier. Vous voyez que l'éventail était large. Avec l'aide d'un étudiant, Hamid ALHADDAD qui, dans les années 1990, deviendra Ambassadeur d'Indonésie à Alger, nous publiâmes un bulletin en anglais et en indonésien. Avec le rédacteur en chef de l'un des principaux quotidiens du pays, Rosihan Anwar, un ami avec lequel je garde encore le contact, nous avions exploité la notoriété de Djamila Bouhired pour écrire une série d'articles au sujet de l'ensemble de la question algérienne. Ces articles seront repris dans un petit livre intitulé « Jamila, Srikandi Aljazair ». (Jamila, une Héroïne d'Algérie)
MCM
: L'Indonésie accordait, alors, un soutien re- marqué à la guerre de libération du peuple algérien ?
LB
: Oui ! En Janvier 1961, Ferhat ABBAS fait une visite officielle à Jakarta où il est très chaleureuse- ment accueilli par le Président SOEKARNO. ABBAS demande que l'Indonésie prenne l'initiative de réunir une conférence des pays afro-asiatiques au sujet de l'Algérie. Les Indonésiens prennent les contacts nécessaires puis nous informent qu'ils n'ont pas trouvé, hélas, un écho favorable à notre proposition. Nous parlons aussi d'une idée que l'Indonésie, l'Inde, l'Égypte et la Yougoslavie commençaient à discuter, celle d'un grand sommet des pays nonalignés. Nous demandons à l'Indonésie d'agir en vue d'y faire inviter l'Algérie en tant que participant à part entière. C'est au Caire et à Alexandrie, en juillet, qu'auront lieu les travaux préparatoires pour ce qui allait être la première Conférence au Sommet des Pays Non Alignés, qui se tiendra à Belgrade, en Septembre 1961. Ce sera la première Conférence internationale au Sommet à laquelle l'Algérie sera représentée à égalité avec les autres pays. C'est aussi à l'issue cette visite que les Indonésiens dé- pêcheront en Tunisie et au Maroc une délégation militaire pour discuter de questions d'armement avec les responsables militaires algériens. Cette délégation fut dirigée par le Colonel SUMARMO, également un ami. Quelques années plus tard, alors que j'étais ambassadeur au Caire, le Colonel SUMARMO et son épouse sont venus passer quelques jours chez moi .Il retournait d'Allemagne où il avait été pour soigner un cancer foudroyant. Moins d'une année plus tard il fut emporté par cette maladie terrible. Depuis lors, chaque fois que je visite l'Indonésie avec ma famille`nous essayons de faire le détour par Bandoeng, spécialement pour rendre visite à la veuve du Colonel SUMARMO et à ses enfants. C'est le lieu, ici, à l'évidence, de rendre aussi l'hommage particulier qu'il mérite à Hamid ALGADRI. Je l'ai dit, il y a un moment, il fut le Secrétaire Général du Comité de soutien pour l'Algérie. Hamid ALGADRI fut, en réalité, plus que cela. Membre du Premier parlement Indonésien après l'indépendance de son pays, il sera en 1953, le premier à plaider, dans une arène officielle de la nécessité d'une solidarité agissante avec les peuples maghrébins en lutte contre le colonialisme français. Depuis lors, sa maison a été une sorte de « Maison du Maghreb » : BOURGUIBA, Allal AL FASSI, Salah BENYOUSSEF, Ferhat ABBAS ont mangé à sa table. Jusqu'à sa mort en 1998, tous les Ambassadeurs d'Algérie qui se sont succédés à Jakarta ont bénéficié de ses conseils avisés et de l'hospitalité de sa famille. Encore maintenant, sa veuve Zena et ses enfants Mahir, Atika, Adila, Sadek, continuent de garder des liens très étroits avec l'Ambassade d'Algérie. Pour ce qui me concerne, les enfants et les petits enfants de Hamid et de Zena ALGADRI sont, comme disent mes propres enfants, « notre famille indonésienne ».Je suis particulièrement heureux que l'Algérie, à l'exemple de la Tunisie, ait accordé une décoration à Hamid Algadri, à l'occasion de sa troisième et dernière visite dans notre pays.
MCM
: Évoquons, brièvement, l'essor de l'activité diplomatique du FLN à travers le monde….
LB
: L'activité internationale de l'Algérie s'étend rapidement à travers le monde. Partout s'ouvrent de nouveaux bureaux qui comptent parmi leurs cadres des membres de l'UGEMA. Souvent ces étudiants dirigent eux-mêmes ces bureaux ou y occupent des positions clef : Chérif GUELLAL à New Delhi, Abdelmalek BENHABYLES à Tokyo, Mohamed KELLOU à Londres puis à Karachi, Hafidh KERAMANE et Mouloud KASSEM à Bonn, Ali LAKHDARI à Rome, Raouf BOUDJAKDJI à New York et plus tard Messoud AIT CHAALAL à Beyrouth, Mohamed HARBI à Conakry, Layachi YAKER à New Delhi, Jamal HOUHOU à Tunis, Mabrouk BELHOCINE, Abdelkader BENKACI, Abdelaziz ZERDANI, Ahmed ZMIRLI et Brahim GHAFA au Caire. La direction de l'UGEMA « réfugiée » en Suisse et à Tunis continue, également, à faire en- tendre la voix des étudiants à travers le monde. Un lieu particulièrement important de notre action extérieure était, New York, bien évidemment. Les regrettes M'hamed YAZID et Abdelkader CHANDERLI y faisaient des merveilles. Ce n'est qu'en Septembre 1955 que nos démarches pour faire inscrire la Question algérienne à l'ordre du jour de l'Assemblée Générale des Nations Unies ont abouti : la décision fut emportée par seulement une voix de majorité. Les deux événements qui ont contribué de manière décisive à cette victoire furent les attaques du 20 Août dans la Wilaya II et la Conférence de Bandoeng...                                                                                                                                      
L'ENTRETIEN DU MOIS : L'Entretien du Mois
Entretien avec Lakhdar BRAHIMI, mené par Mohamed Chafik MESBAH
Deuxième partie


« De mon expérience internationale, je tire l'enseignement que les Américains écrasent ceux qui font des courbettes et respectent beaucoup plus ceux qui font preuve de dignité, sans jouer les matadors, naturellement »

III .Les enseignements tirés de l'expérience diplomatique :

MCM : Votre expérience diplomatique international le vous autorise, sans doute, à émettre des appréciations sur certaines grandes dates de l'évolution du monde, particulièrement, celles qui concernent les processus de dénouement de crises internationales. Nous allons entamer la question , si vous le permettez , en évoquant les accords de Taef qui portent , indubitablement , votre empreinte. Ces accords qui tenaient compte , pourtant , de la diversité du peuple libanais n'ont pas résisté , apparemment , à l'usage et au temps. La raison , selon vous , en revient à l'influence syrienne sur le cours de la vie politique libanaise ou à une incapacité chronique des composantes du peuple libanais à s'entendre ? Dans la persistance de la crise interne au Liban, quelle est la part de l'histoire et de la sociologie et celle de la géostratégie ?
LB :
Le Liban est un pays remarquable à plussieurs égards. Un peuple attachant, extrêmement créatif, riche d'une diversité absolument sans pareil. Naturellement il a eu une histoire houleuse, la cohabitation entre ses communautés n'ayant pas toujours été sans problèmes. L'environnement géopolitique lui-même n'est ni simple ni facile. La guerre civile qui, près de 17 ans durant, y a fait rage est pleine de questions dont plusieurs n'ont toujours pas de réponse. Les libanais – beaucoup d'entre eux en tous les cas – aiment dire que cette guerre civile fut en fait «la guerre des autres», c'est à-dire une guerre que les Palestiniens, les Syriens, les Irakiens, Israël, d'autres encore, se livraient les uns aux autres sur le territoire libanais. C'est à peine s'ils concèdent que des groupes libanais ont tout de même pris part à cette guerre et que la plupart des libanais morts dans ces guerres ont été tués par d'autres libanais. Laissez-moi dire, dans ce contexte que j'ai entendu la même chose à peu prés partout dans les situations de crise où je me suis trouvé .Au Yémen lors de la tentative de sécession du Sud en 1994, en Afghanistan et en Irak. C'est très difficile à tout un chacun d'accepter que ses parents, ses amis, ses voisins, ses compatriotes s'entretuent de cette manière pour des raisons qui, finalement n'en valaient pas vraiment la peine. Et c'est un fait que la guerre civile avait une dimension régionale et même internationale très forte. Quoi qu'il en soit, il y a eu un accord à Taef et c'est sur la base de cet accord que le Liban a essayé de panser ses plaies et de se reconstruire. Sur le plan matériel, l'effort de reconstruction a été remarquable, spectaculaire même. Sur le plan politique, les progrès ont été laborieux. La Syrie porte certainement de lourdes responsabilités. Mais son rôle n'a pas été toujours négatif. Aujourd'hui, il n'est pas politiquement correct de dire du bien de la Syrie au Liban. Même certains de ceux qui pendant trente années ont coopéré intimement avec les syriens vous diront désormais que leur présence a été totalement négative. Mais il n'y a pas de doute que les Syriens n'ont pas permis une application franche et loyale de tous les aspects de Taef. En particulier, ils ont simplement ignoré l'obligation qui leur était faite de commencer à retirer les troupes une année ou deux après l'entrée en vigueur des accords de Taef. Ils ont, de plus, pratiqué une politique d'intervention dans tous les aspects de la vie politique et économique du pays. Je crois que je ne dévoilerai aucun secret en disant que plusieurs officiers syriens qui ont fait carrière au Liban se sont scandaleusement enrichis et que la corruption fut, de manière générale, largement encouragée par eux. Certains n'hésitent pas à dire, aujourd'hui que les responsables syriens ont fini par se convaincre eux-mêmes qu'ils étaient au Liban pour toujours et qu'ils pourraient continuer à s'y conduire comme en pays conquis pour l'éternité. On vous dira aussi que la Syrie a été encouragée à se comporter de la sorte par les États-Unis à la suite de la décision du Président Hafez El ASSAD de participer à leurs cotés à la guerre contre l'Irak, en 1991, à la suite de l'occupation du Koweït par le Président SADDAM Hussein. J'ajouterai pour ma part que les Syriens se sont conduits au Liban un peu comme les Égyptiens au Yémen après la chute du régime de l'Imam Ahmed et la proclamation de la République par Abdallah SALLAL, en 1962. Comme l'Égypte en Syrie, aussi, pendant la courte vie de la République Arabe Unie, de 1958 à 1961. En fait, il est toujours difficile de jouer correctement le rôle du grand frère dans de tels cas. Et je suis sur que beaucoup de syriens reconnaissent aujourd'hui que leurs responsables en général, et leurs représentants sur place en particulier, ont eu « la main particulièrement lourde » au Liban. Je dirais enfin que les Syriens doivent comprendre aujourd'hui qu'ils ne reviendront plus jamais au Liban, que «le Liban de Papa est mort». Et ils doivent rassurer les Libanais, sur ce point, afin que les deux pays puissent commencer à rebâtir des relations de bon voisinage dont ils ne peuvent absolument pas se passer, les uns comme les autres. Sur le plan intérieur, l'application des Accords de Taef laisse, sérieusement, à désirer sur un point fondamental. Taef devait conduire petit à petit vers la fin du système confessionnel. Nous avons assisté, paradoxalement, à un confessionnalisme de plus en plus excessif, de plus en plus étendu, plus rigide que jamais il ne le fut. Cependant, les Libanais acceptent aujourd'hui qu'ils n'ont pas d'autre base que les Accords de Taef pour maintenir l'unité de leur pays et restaurer sa stabilité. A ma connaissance, c'est là l'attitude de tous, même du Général Michel AOUN qui, en son temps, s'était farouchement opposé à ces accords. Évidemment, la situation régionale influe puissamment sur les évènements au Liban. On peut dire que les Israéliens ont favorisé la naissance du mouvement chiite du « Hizbollah » qui a vu le jour à la suite de l'occupation Israélienne du sud Liban, à compter de l978 qui est, précisément, l'année où la révolution khomeyniste a triomphé en Iran. C'est encore Israël qui a donné un second souffle à ce mouvement en 2006, en lui offrant l'occasion de la résistance farouche dont nous fûmes tous les témoins l'été dernier. L'Iran, de son côté, exerce une influence indéniable sur le Hizbollah et cela pose problème au Liban comme à l'ensemble de la région, en raison, notamment, de la grave crise dont l'Irak est actuellement le théâtre .Des amis bien en place à Beyrouth me disent que la guerre civile qui fait rage en Irak a failli s'étendre au Liban et mettre aux prises, pour la première fois, les communautés sunnite et chiite dans un pays qui n'avait pas besoin de cela. On me dit aussi que, fort heureusement, ce risque est éloigné, du moins pour le moment. Il y aurait encore beaucoup, beaucoup à dire au susl jet du Liban et des conséquences que la crise intésl rieure et les problèmes régionaux peuvent avoir rél ciproquement. Je crains d'avoir déjà été trop long. J'espère que ces éléments apportent un aperçu sur la complexité des problèmes qui se posent dans ce pays et dans la région dans son ensemble.
MCM : Le Conseil de Sécurité des Nations Unies vient d'approuver la création d'un Tribunal Intersl national pour juger les auteurs de l'assassinat de Rafik EL HARIRI. Ce Tribunal vastsil pouvoir exercer son mandat ? Ce mandat estlil de nature à compliquer ou à dénouer la crise du Liban ?
LB : L'instauration de ce tribunal est au cœur de la crise. Beaucoup de Libanais vous diront que la très forte opposition à ce tribunal par les sysl riens et ceux qui les soutiennent est la meilleure preuve de leur culpabilité dans l'assassinat de Hariri comme dans les autres assassinats qui, périodiquement endeuillent tout un peuple. Il y a malheureusement une absence totale de confiance et même de toute communication enstre Beyrouth et Damas et même entre les parties libanaises. Le désaccord au Liban ne porte pas seulement sur ce tribunal. Vous avez maintenant l'échéance présidentielle qui avance à grands pas : le Mandat du Président Émile LAHOUD tire à sa fin et le parlement libanais doit élire son successeur au plus tard en Octobre. Une très grande partie des positions, des manœuvres, des alliances ne perdent pas de vue cette échéance. Taef fut passible parce que nous avions réussi à aligner derrière l'action du Haut Comité Tril partite (AlgériesArabie SaouditesMaroc) tous les pays arabes et toute la communauté internatiosl nale. Nous n'en sommes pas là pour le moment.
MCM
: La fin de l'apartheid en Afrique du Sud a constitué un moment intense dans l'histoire de l'humanité .Selon vous, le dénouement exeml plaire de la situation qui prévalait en Afrique du Sud est plus la résultante d'une prise de conscience des « colons blancs » de l'impossil bilité pour l'apartheid de se perpétuer ou plus la résultante du combat de l'ANC appuyé par un fort courant de sympathie internationale ?
LB
: La situation en Afrique du Sud en 1994 était tout simplement magique. Ce fut, permetl tezlmoi de le dire, un des moments à la fois les plus forts et les plus heureux de ma carrière. Le tout dernier bastion de l'entreprise coloniale européenne en Afrique était en train de tomber sous nos regards. Et c'était l'une des manifesl tations les plus pernicieuses du colonialisme, un modèle qui, par bien des égards, ressemblait à ce que nous avions connu dans notre pays et qui était encore mieux ancré que chez nous. Nelson Mandela est certainement l'un des géants du vingtième siècle : quel destin ! Arrêté à l'âge de 48 ans, il sort d'une détention souvent très inhumaine à l'âge de 75 ans et surprend le monde entier avec sa gentillesse, sa patience, sa tolérance, son humour et son charisme. En face de lui, il y a Frederik De KLERK qui, quelsl ques années plus tôt, appartenait encore à l'aile dure du régime raciste et qui subit luilmême une transformation inattendue puisqu'il accepte, loyalement, la fin de l'apartheid et veut partisl ciper à construire la nouvelle Afrique du Sud. Permettezlmoi une petite digression pour illustrer un peu les qualités de MANDELA. Lorsque j'étais allé lui dire au revoir, il m'a gentiment amené dél jeuner chez lui à la maison en tête à tête. Là, il m'a tout d'abord présenté sa cuisinière, une ancienne militante. Pendant le déjeuner il me parla de sa visl site au Maroc juste avant la signature des accords d'Évian. Sa mémoire des noms et des lieux est prol digieuse. Il me demanda des nouvelles de Nouredsl dine DJOUDI qui l'avait accompagné lors de son passage dans un camp de l'ALN. Il me parla aussi du « représentant du FLN à Rabat, le Dr. Mustasl pha, Je crois » disaitsil. (Évidemment il s'agissait du Dr. Chaouki MOSTEFAI) Il me racontera, alors, que le Dr. MOSTEFAI lui avait dit quelque chose qu'il n'avait jamais oublié : « Il est naturellement essentiel de combattre l'occupation par tous les moyens, même par les armes, avait dit le Dr. Mossl tefai. Mais avaitsil ajoute, il arrive un moment où il faut accepter de parler, donc, de négocier … » Cette référence au frère Chawki MOSTEFAI figusl re, explicitement, dans l'autobiographie de MANsl DELA, mais il l'appelle toujours « Dr. Mustapha » ! Alors, comment est arrivée la fin de l'apartheid ? La lutte de l'ANC a certainement été déterminante, bien sur. Mais il n'y a pas de doute que le soutien extérieur et le rejet presqu'universel de l'apartheid ont fini par avoir de l'effet : pendant longtemps, l'ocsl cident officiel – je veux dire les gouvernements de ces pays – a soutenu le régime blanc dans le cadre de la guerre froide .Il fallait s'opposer à l'ANC consisl dérée comme communiste et aux mouvements de libération dans la région car susceptibles de s'allier à l'URSS. Cependant, la politique de Gorbatchev rassurait de plus en plus Washington, Londres et leurs alliés. De plus l'audience de l'ANC augmensl tait au sein de l'opinion et le mouvement en faveur du boycott du régime raciste faisait des progrès. La communauté noire en Amérique, notamment, était de plus en plus mobilisée en faveur de l'ANC. L'Occident change, alors, de politique et retire progressivement son soutien à Pretoria. C'est dans ces conditions qu'un groupe d'hommes d'affaires blancs commence à envisager le chanl gement. De KLERK hésite, mais finit par accepsl ter que des pourparlers s'engagent avec Manl dela dans sa prison. Vous connaissez la suite …
MCM
: Vous considérez que le processus de réconciliation qui est intervenu en Afrisl que du Sud constitue un exemple dont il faut s'inspirer ou qu'il faut au moins méditer ?
LB
: Il y a beaucoup de leçons à apprendre dans l'expérience Sud Africaine. Mais j'ai l'impression qu'à l'ONU, comme ailleurs, on a parfois essayé de « transplanter » purement et simplement ce qui fut pratiqué en Afrique du Sud dans des contextes qui étaient totalement différents. Ce fut en particulier le cas de la fameuse « Commission pour la vérité et la réconciliation ». De nombreuses commissions simil laires ont été créées un peu partout. A ma connaissl sance, seule celle qui fut créée au Guatemala a donné des résultats. Je sais notamment que celle qui fut créée en Haïti n'a pas servi à grandlchose. L'un des enseignements que je retire de mon expérience personnelle en Afrique du Sud et ailleurs c'est qu'aucune crise ne ressemble à l'autre. Il n'existe pas, par conséquent, de solution toute faite qu'on irait appliquer de manière mécanique partout.
MCM
: Il est établi que les Nations Unies disposl sent, désormais, d'un modèle préétabli de rétal blissement de la paix avec mise en place d'un dispositif international de gestion administrative, sécuritaire et militaire des situations prévalant dans les pays concernés. En vous inspirant des exemples de Haïti et de l'Afghanistan, vous porsl teriez quelle appréciation sur l'efficacité et du rôle de l'ONU et de l'efficacité du dispositif évoqué ?
LB
: Il faut d'abord clarifier un point .En parlant de « dispositif international de gestion adminisl trative, sécuritaire et militaire » je me demande si vous ne faites pas allusion très spécifiquement aux cas du Kossovo et de Timor de l'Est. Dans ces deux territoires, l'ONU a en effet assumé la gestion directe de ces territoires. A Timor, Leste, comme on l'appelle maintenant, cette gestion dil recte a pris fin, mais pas au Kosovo où l'on peine à trouver une solution qui permette à l'ONU de passer la main. Permettezsmoi de dire que j'étais – je suis toujours – tout à fait opposé à cette prasl tique et que, pour cette raison j'ai refusé de dirisl ger la mission des Nations Unies dans chacun de ces deux territoires. Dans le « Rapport Brahimi », que nous aurons, peutlêtre, l'occasion d'évoquer, nous disions que si l'ONU devait généraliser cette pratique, pour ainsi dire déterrer le système de « tutelle », il faudrait d'abord le dire ouvertement et obtenir ensuite un mandat clair de l'Assemblée Générale. De plus, les États membres devraient doter leur organisation d'outils indispensables qu'elle ne possède pas. Timor et le Kossovo sont de tous petits territoires et pourtant l'ONU a eu toutes les peines du monde à les administrer corl rectement. Qu'en seraitsil alors si l'ONU devait assl sumer de telles responsabilités dans un territoire plus vaste et une population plus importante ? Là où l'ONU possède un outil à peu près convesl nable stout juste en faits avec une expérience qui commence à compter, c'est dans le domaine des « opérations de paix » pour employer un terme un peu moins restrictif que celui généralement utilisé « opération de maintien de la paix ». L'ONU disl rige aujourd'hui pas moins de 18 de ces opérasl tions et ses missions réunissent environ 100.000 hommes dont environ 80.000 soldats et 8 à 10.000 policiers, le reste étant des civils. Pour cela elle dispose d'un budget total de près de 6 milliards de dollars, soit plus du double du budget du reste du Secrétariat Général des Nations Unies. Dans ces missions, l'ONU ne gère pas le territoire. Elle apporte un soutien aux autorités locales qui, elles, sont nées d'un processus de paix que l'ONU aura souvent mais pas toujours facilité. Il s'agit, pour l'essentiel d'accompagner les nouvelles autorités locales pendant qu'elles s'installent dans un pays qui, le plus souvent aura été largement détruit par des années et des années de conflits intérieurs. Ces opérations de paix des Nations Unies sont à peu près toujours utiles. Dans certains cas, elles auront été de grands succès : regardez le Mozaml bique ou la Namibie, par exemple. Dans d'autres cas, elles auront peiné laborieusement, commis des erreurs, mais finalement, le succès, même modeste, est au rendezsvous. Regardez l'Angola, le Sierra Leone et même le Liberia et le Cambodl ge. Beaucoup trop souvent, l'ONU et ses membres s'empressent de déclarer victoire, se retirent mais l quelques années, généralement de deux à cinq ans plus tard s le conflit reprend. C'est le cas en Haïti. Cela risque d'être le cas en Afghanistan. Dans une autre catégorie de cas, l'ONU aura été passible de fautes très graves. La Bosnie et le Rwanda sont les exemples les plus embarrassants pour l'Organisation, en raison des massacres de Srebrenica en Bosnie et du génocide au Rwanda. Enfin la Somalie est l'exemple – heureusesl ment pas trop répandu – d'un échec scanl daleux des Nations Unies et de la Commul nauté internationale dans son ensemble. De très nombreux ouvrages existent dans toutes les langues au sujet de ces problèmes d' « États défaillants » (si c'est bien ainsi que l'on traduit « Failed States »), de « maintien de la paix », d' « opésl rations de paix » etc. Il y aurait donc énormément à dire encore sur le sujet. Mais pour nous résumer, disons, tout de même, que l'ONU fait œuvre utile dans ce domaine même s'il existe de nombreuses insuffisances, de nombreuses lacunes à combler. Et il ne faut jamais oublier que, dans ce contexte – comme en tout autre, d'ailleurs – l'ONU ce n'est pas le Secrétaire Général et ceux qui, comme moi ou le frère Mohammed SAHNOUN, ont participé parfois à son action. Ce sont les États membres euxsmêmes, notamment les plus influents d'entre eux et encore plus particulièrement les Membres Permanents du Conseil de Sécurité, qui font les décisions. C'est leur volonté politique qui mène à la décision de monter une opération de paix, de la poursuivre ou d'y mettre fin, voire, de la refuser dès le départ. Ce sont les pays membres qui foursl nissent soldats, équipement, policiers, et personl nel civil ainsi naturellement que le financement. Évidemment, ces États ne manqueront pas de s'attribuer les mérites du succès et ils s'empresl seront de rejeter sur « l'ONU » tous les échecs, l'ONU étant définie alors, péjorativement, par l'évocation des « bureaucrates » qui servent dans le cadre du Secrétariat. Je disais à mes collègues que l'une des fonctions de cette parl tie de l'ONU consistait précisément à accepter d'être blâmée pour les fautes des États membres.
MCM
: En Irak, justement, l'ONU a été, au total, mise à l'écart dans la gestion de la crise interne de ce pays .Les USA se sont comportés comme puissance conquérante avec les résultats qui sont chaque jour enregistrés. Nonobstant cette marginalisation de l'ONU dans le conflit interne de l'Irak, quelles sont les principales anomalies qui, de votre point de vue, caractérisent la dél marche actuelle des USA vissàsvis de l'Irak ?
LB
: L'Irak est une immense tragédie. En Amérisl que seulement, le nombre d'ouvrages – de qualité très inégale, naturellement – qui lui sont consacrés se comptent déjà par milliers. Comment être sucsl cinct au sujet de tant d'injustice, de tant de soufsl frances, de tant de destructions, et aussi, hélas, de tant d'incertitudes et de dangers pour l'avenir ? Tout d'abord quelques mots indispensables au sul jet du rôle de l'ONU. L'Organisation est marginalisl sée, ditessvous ? Franchement j'aurai voulu qu'elle le fut encore plus. Je m'explique. Ayant envahi l'Irak dans la plus totale illégalité, les ÉtatssUnis sont revenus au Conseil de Sécurité et obtenu (étaitsce des le mois de Mai 2003 ?) que leur stasl tut d'occupant soit reconnu. Ils ont aussi demandé que l'ONU ouvre une mission à Baghdad pour y jouer, disaientsils, «un rôle important». J'avais plaidé, pour ma part en faveur d'un refus pur et simple d'envoyer qui que ce soit à Baghdad : les ÉtatssUnis ont ignoré l'ONU et l'opinion internatiosl nale qui, dans son immense majorité, était opposl sée à cette guerre. Même des pays qui ont parsl ticipé à l'aventure comme l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie étaient désavoués par leurs populations. Que pourrait faire l'ONU dans un pays occupé par son membre le plus puissant ? Rien du tout. Alors, laissons les occupants faire. Je disais aussi qu'il était certain que toute « hyperspuissance » qu'elle était, l'Amérique n'allait pas s'en sortir. Il arrivera bien un moment où Washington viendra demander de l'aide pour mettre fin à l'occupasl tion, c'est alors, que l'ONU aura un rôle à jouer… Mais le Secrétaire Général a cédé aux pressions et le pauvre Sergio VIEIRA DI MELO accepta avec beaucoup de réticence d'aller à Baghdad. On sait comment il trouva la mort dans cet attentat inqualifiable qui a couté la vie à vingt autres de ses compagnons. A la fin de son mandat, le Sesl crétaire Général de l'ONU Kofi ANNAN dira que la décision qu'il regrettait le plus, durant ses dix années à la tête de l'ONU, était, précisément, d'avoir accepté d'envoyer Sergio à Baghdad. En Janvier 2004, je venais juste de rentrer d'Afghanistan lorsque l'Administrateur américain en Irak, Paul BREMER III et une grosse délégation du Conseil du Gouvernement vinrent à New York demander le retour de l'ONU à Baghdad. Mais cette foislci, ils tenaient un tout autre langage. « Nous voulons mettre fin à l'occupation, affirsl maientsils, restaurer l'Irak dans sa souveraineté et nous ne pouvons pas le faire seuls, nous avons besoin de l'aide des Nations Unies ». Dans de telles conditions, le Secrétaire Général ne pouvait pas dire non : comment peutlil refuser d'aider à mettre fin à une occupation étrangère et à la ressl tauration de la souveraineté d'un État membre ? Les Américains ont aussi demandé avec l'insissl tance dont eux seuls sont capables que cette resl ponsabilité me soit confiée. Ma première réaction avait été un refus catégorique .Je comprenais, parsl faitement, que l'ONU revienne dans cette nouvelle donne, mais j'avais, personnellement, été publiquesl ment opposé à la guerre imposée à l'Irak. Du fait de mon statut de fonctionnaire international, j'étais tenu à un droit de réserve mais je m'étais exprimé publiquement à ce sujet à plusieurs reprises. Le Secrétaire Général insista, néanmoins tandis que les pressions américaines, bientôt relayées par des appels pressants de Londres, ne lâchaient pas prise. Après avoir consulté très largement autour de moi, j'ai fini par dire oui. Regardant en arrière, j'admets, en toute humilité, avoir commis trois fausl tes : la première c'est d'avoir accepté cette misl sion. La seconde c'est de ne pas l'avoir abandonné lorsque ma première proposition de former un goul vernement provisoire de technocrates ait été rejesl tée par la nouvelle classe politique irakienne. Une classe formée, essentiellement, de gens revenus d'exil derrière les tanks américains. La troisième c'est que, ayant accepté de rester après ce rejet, j'aurais du rester plus longtemps, prendre une part active à la préparation et la tenue de la Conférence Nationale de réconciliation que j'avais suggéré et dont tout le monde convenait, apparemment. Cela ne sert pas à grandlchose de se lamenter maintenant. Mais puisque dans cette interview, il s'agit de mon itinéraire personnel, je tenais à me livrer – en toute franchise, en toute simplicité et en toute humilité – à cette autocritique devant vos lecl teurs et l'ensemble de mes compatriotes. Autant pour l'ONU… et pour mon humble personne. Quelles erreurs ont été commises par les Amérisl cains ? Tout d'abord, le péché originel, la guerre ellesmême, si totalement inutile, injuste et insensl sée. Ce mal premier étant fait, beaucoup de fautes doivent être mises sur le compte de l'arrogance et de l'ignorance qui sont, souvent, les deux faces de la même pièce de monnaie. Le fait d'arriver à Baghdad alors qu'à Washington on continuait à débattre de ce qu'il fallait faire du pays était déjà la marque de l'indécision. Mettre le «Chouchou» Ahmed CHALABI à la place de SADDAM tout simsl plement ? Substituer un Gouvernement Provisoire d'Unité Nationale ? Instaurer un régime d'occusl pation ? Les Américains ont finalement opté pour cette dernière solution mais sans aucune préparal tion. BREMER ne connaissait rien de l'Irak et les maitres de Washington insistaient pour qu'il s'enl toure de jeunes néosconservateurs purs et durs qui étaient plus écoutés que les ambassadeurs, les universitaires et les agents de la CIA même qui connaissaient le pays et la région à fond. Qui ne se souvient du pillage que les occupants avaient laissé faire et des envolées lyriques du Secrétaire d'État à la Défense Rumsfeld sur la « liberté qui est souvent anarchique au dél but » ! La dissolution de l'armée, la dissolution du Baath, et la corruption qui atteint des somsl mets jamais égalés, que saissje encore ?… Mais où en estson aujourd'hui ? L'Irak astsil resl trouve sa souveraineté comme les Américains l'avaient promis ? Formellement oui. Effectivement, en aucune manière ! Quelle souveraineté avec la présence de 150.000 soldats US, plus quelques autres dont le statut n'a jamais été défini par aucun accord avec les autorités irakiennes – aussi peu représentatives qu'elles soient ? Mais il y a plus. Outre les forces armées américaines et alliées, il faut se rendre compte qu'il existe aussi des dizail nes de milliers (Haykel parle de 120.000) agents de sécurité qui appartiennent à des « compagnies privées de sécurité. En fait il s'agit tout simplement de mercenaires – un pas de plus vers la privatil sation tous azimuts qui nous rapproche donc de la privatisation même de la guerre. Les armées régulières répondent à leurs Gouvernements respectifs. Les mercenaires ne répondent qu'aux compagnies qui les emploient. Les excès commis par les militaires finissent toujours par être connus et leurs Gouvernements ne peuvent pas éviter d'y regarder de plus près, de s'excuser, et parfois de condamner ceux de leurs soldats qui commettent des fautes graves. Mais les mercenaires ? Perl sonne ne sait ce qu'ils font exactement, ou plutôt, on sait parfaitement qu'ils font des dégâts énorsl mes ; le plus souvent dans l'impunité la plus totale.
MCM : Vous pensez que les ÉtatssUnis d'Amérique pourraient aboutir, rapidement, à une solution qui leur permettrait de se retirer du bourbier irakien ?
LB :
C'est la grande question qui occupe et préocl cupe tous les Américains. Que faire ? Mais il est essentiel de comprendre, tout d'abord, que leurs préoccupations ne tournent pas autour de la quesl tion de savoir ce qu'il faut faire pour l'Irak et les Irakiens, pour mettre fin à cette guerre et pour persl mettre à ce pauvre pays de retrouver la quiétude et la stabilité. La question centrale qui les tracasse c'est celle de savoir comment sortir l'Amérique ellelmême de ce bourbier, comment régler les inl nombrables problèmes qui assaillent l'Administrasl tion et la société américaines de tous les côtés en conséquence directe de cette guerre. Dans cette logique, ce qui peut arriver à l'Irak, proprement dit, devient tout à fait secondaire. Or, si, en vésl rité, ce n'est pas à l'Irak que l'on s'intéresse, il y a naturellement peu de chance que l'on parvienne à régler ses problèmes. N'estlce pas la logique élémentaire ? Première condition donc, si l'on veut vraiment régler les problèmes de l'Irak : concensl trer toute l'attention sur l'Irak et sur la recherche de solutions aux problèmes de l'Irak, non sur les blessures que l'Amérique s'est infligée à elles même. L'Administration américaine actuelle en est elle capable ? Beaucoup en Amérique en doutent. Par ailleurs, la fièvre électorale s'est déjà saisl sie de la classe politique américaine, bien que l'élection présidentielle ne doive avoir lieu qu'en Novembre 2008, c'estsàsdire dans un an et demi, une éternité pour le peuple irakien. Or, dans ce contexte électoral, chaque mot que l'on dit, chal que initiative, chaque suggestion doivent d'abord et avant tout servir l'intérêt du candidat favori. Mais, naturellement, on enrobera cela, bien soil gneusement, sous le label du sacrossaint INTEsl RET NATIONAL. Souvenezsvous de ce que nous disions au sujet des puissants pour qui la politisl que intérieure tient lieu de politique étrangère… Que faire alors ? Tout d'abord, il est indispensal ble que les pays de la région, (en premier lieu les pays limitrophes de l'Irak et ensuite tous les autres) comprennent que l'Irak est déjà ou desl viendra bientôt LEUR problème aussi. Pour être brutalement franc et direct : « les Américains ont cassé l'Irak ; les pays de la région en héritent ». Une guerre civile se déroule dans ce malheureux pays, si on n'arrive pas à y mettre fin bien vite, elle va d'abord s'étendre à l'ensemble de l'Irak ; puis inexorablement, cette guerre et toutes ses conséquences déborderont nécessairement pour contaminer – de proche en proche – toute la rél gion. Pour le moment, la guerre civile se déroule essentiellement dans Baghdad et trois ou quatre provinces. Cela représente tout de même 40% de la population ! Et la guerre est pour l'essentiel aussi, entre Sunna et Chiaa. Mais la logique implal cable de la guerre civile va faire, sans doute, que les Kurdes vont bientôt se trouver plus impliqués qu'ils ne le sont déjà (car ils le sont !) ; ensuite on verra des groupes sunna se battent entre eux, des milices Chiaa qui s'empoignent et, probablel ment, des combats opposeront aussi les partil sans de Barzani à ceux de Talabani au Kurdistan. Au niveau de la région, l'Iran jouit, pour le mosl ment, d'un indéniable avantage. Son influence en Irak est à la fois réelle et étendue. Ce pays devrait, pourtant, méditer l'exemple tout récent de la Syrie au Liban et celui de l'Égypte au Yémen que nous évoquions il y a peu. Il faut garder à l'esprit le sensl timent d'animosité que les persans et leurs voisins arabes nourrissent les uns vislàlvis des autres, avec son lot de très nombreux préjudices et de malentendus, pour ne pas dire plus. Les Irakiens lmême les chiaa parmi eux l ne toléreront même pas, en effet, un semblant de domination iranienne. Aussi, Iraniens, Turcs et Arabes devraient unir leurs efforts pour porter secours, sans arrièrel pensée, aux Irakiens. Je crois que ce sera le plus sûr moyen de mettre fin au cauchemar irasl kien actuel. Les Américains ne devraient pas craindre une telle approche. Et les voisins de l'Irak ne devraient pas refuser de coopérer avec l'Amérique si cette dernière reconnait ses erresl ments et s'engage enfin à travailler pour aider au règlement des problèmes de l'Irak au lieu de ne penser qu'a s'extraire ellelmême du bourbier dont elle doit assumer seule l'entière responsabilité.
MCM :
Depuis votre retrait de la médiation enl treprise par les Nations Unies en Irak, vos déclarations paraissent plus critiques vislàl vis, tant des USA que d'Israël. Il s'agit d'un état d'âme ou d'une position conceptuelle ?
LB :
Je dirai plutôt que mes critiques sont devenues plus aigues depuis que j'ai quitté l'ONU, pas depuis que j'ai quitté l'Irak. Je suis plus libre maintenant bien entendu. Pendant que j'étais à l'ONU, avant comme après mon bref passage en Irak, j'avais fait des déclarations qui ont irrité les Israéliens. Je m'étais expliqué, en démontrant que je n'avais pas exprimé une opinion mais des faits concernant le comportement de l'occupant israélien. J'avais bien insisté que mes déclarations étaient en parfaite harmonie avec les résolutions des Nations Unies.
MCM :
C'est uniquement l'appréhension de l'échec de la politique américaine qui vous a conduit à vous démettre de votre mandat onusien pour l'Irak ?
LB :
Je crois que je me suis expliqué suffisamsl ment sur cette question, il y a un moment.

IV. La réforme du fonctionnement de l'ONU :

MCM :
« Tout le monde, affirmezsvous, s'acsl corde pour dire que les Nations Unies doivent se réformer ».Pour préciser, aussitôt, qu' « il est difficile à une organisation de 192 états memsl bres de se réformer ellelmême ».Le déclin du rôle des Nations Unies, parfaitement perceptible, c'est l'impossibilité pour cette multitude d'États membres à s'accorder ou bien le blocage est délibéré provenant , sinon des puissances monl diales, du moins, des États Unis d'Amérique cette « hyperspuissance » que nous évoquions ?
LB :
C'est la grande mode de parler de « rél formes » partout – au sein des organisations, des États, des universités et des banques. A l'ONU on ne fait que cela, depuis la fin de la guerre froide, surtout. Et l'on continue d'ailleurs... Aucun pays n'est plus persistant dans son exisl gence de réformes aux Nations Unies que les USA. Mais de quelles réformes s'agitsil ? Clarifions d'abord, un peu plus, la position de cette « hyperspuissance » au sein de l'Organisation. Washington exerce, en effet, une influence à nulle autre pareille. Il est, souvent, fait le reproche au Secrétaire Général, quel qu'il soit, « de se soul mettre en toutes circonstances à la volonté des Américains ». La réalité est que, dans le monde d'aujourd'hui, ce n'est pas le Secrétaire Général mais les Étatslmembres eux-mêmes qui, la plupart du temps, se soumettent à la volonté des USA. C'est ainsi qu'il se raconte que Boutros GHALI, essayant une fois de dire à Madeleine Albright, alors Ambassadrice auprès de l'ONU, qu'il ne pouvait faire ce qu'elle voulait parce que certains Étatsl membres pourraient protester, se vit verl tement répliquer : « Ne vous en faites pas, nous nous sommes assurés qu'ils seront tous d'acl cord». Il n'y a pas lieu de s'étonner que ce soit, précisément, Madeleine Albright qui disait, « nous voulons que le Secrétaire Général soit surtout sel crétaire et très peu général ». Il est vrai qu'aucun Secrétaire Général n'a défendu ses prérogatives et celles de ses collaborateurs autant que Dag HAMMARSKJÖLD. Ajoutons que les deux Secrésl taires Généraux africains, Boutros GHALI et Kofi ANNAN, ont essayé, chacun selon sa personnasl lité, son style et ses circonstances, de limiter les dégâts. Boutros GHALI en a payé le prix, les États Unis ne lui ayant pas permis de faire un second mandat. Kofi ANAN a été puni et réduit à l'imsl puissance avec le soitl disant scandale du prol gramme « pétrole contre nourriture » pour l'Irak. Mais l'important ici est de souligner que l'ONU, c'est d'abord et avant tout, les États Membres en ajoutant que les ÉtatssUnis exercent cette influence énorme sur l'organisation grâce à l'influence directe qu'ils exercent sur la quasiltotalité des États membres. Mais il serait injuste de dire que les Étatssmemsl bres se plient toujours à toutes les volontés de Washington. Dans le domaine des réformes, en particulier, puisque c'est de cela que nous parl lons en ce moment. Les ÉtatslUnis n'arrivent pas à faire exactement ce qu'ils veulent. Les travaux préparatoires pour le grand Sommet de 2006 qui a discuté et adopté le rapport du « Panel de Haut Niveau » au sujet des reformes furent très labosl rieux et les Américains n'ont pas réussi à imposer leurs vues. En fait, les réformes annoncées par le Secrétaire Général Kofi ANNAN en grande fansl fare furent très modestes parce que les 192 Étatss membres ont du se replier sur leur plus petit dél nominateur commun. Les réformes ont concerné, très modestement, le changement de nom de la commission des droits de l'homme avec des rél visions très cosmétiques du mode d'élection de ses membres ainsi que la création d'une « Coml mission pour la construction de la paix » (Peace Building Commission).Une commission qui, à mon humble avis, n'apportera pas grandlchose de nouveau au travail de l'Organisation en matière de maintien de la paix et de soutien aux pays qui sortent d'une situation de crise. Il y a eu, aussi, l'adoption de la fameuse « responsabilité de protél ger » mais en soumettant son exercice à de telles conditions que l'on ne s'est guère éloigné, en fait, des dispositions de la Charte en ce qui concerne l'intervention militaire et l'usage de la force. De manière plus significative, il n'y a eu aucun progrès au sujet de l'élargissement du Conseil de Sécurité, la réforme la plus importante que l'Organisation attend depuis au moins quasl rante ans. Il n'a même pas été posé de regard sur les agences spécialisées de l'Organisation lesquelles, à mon humble avis, sont beaucoup trop nombreuses, faisant souvent double eml ploi et n'ayant pas toujours une efficacité qui corresponde à leur budget de fonctionnement. Une autre réforme dont on parle de temps a autre sans parvenir à une décision concerne les contril butions respectives des États au fonctionnement de l'Organisation. Les ÉtatssUnis contribuent ensl core environ à 25% de ce budget. La Chine, l'Inde, le Brésil, l'Afrique du Sud et même la Russie contrisl buent très peu. Ces pays pourraient, devraient élesl ver leur quotespart, afin de diminuer, substantielsl lement, la part des USA et se mettre ainsi à l'abri de leur chantage permanent qui consiste à exhiber la menace de ne pas verser leurs contributions si l'organisation ne se pliait pas à leurs exigences. Vous voyez, en tous les cas, que je n'avais pas tort de dire qu'il n'est pas possible à 192 États souverains de bâtir un consensus sur chaque question qui leur est soumise, encore moins au sujet de réformes, tant soit peu importantes.
MCM : De manière graduelle mais détermil née, les missions des Nations Unies ont évol lué dans le sens d'une adaptation aux impél ratifs de la politique étrangère américaine, plutôt que de la paix dans le monde ? Cette vil sion des choses vous parait fidèle à la réalité ?
LB :
Le problème central est que le Conseil de Sécurité est seul habilité à prendre les décisions nécessaires quand la paix est menacée quelque part. Or les cinq membres permanents du Conseil ont chacun un droit de veto. Et dans les circonsl tances présentes, les ÉtatssUnis sont le pays qui n'hésite jamais à en faire usage. Les autres pays n'y ont recours, la plupart du temps, que lorsque leurs intérêts les plus directs sont en jeu. Mais pour le reste de l'Humanité, cette situation n'est pas satisfaisante : pourquoi cinq États sont seuls à disposer de ce droit ? Comme nous vel nons de le dire, aucun consensus n'a été atteint au sujet de l'élargissement du Conseil de Sécusl rité. Mais il faudrait peutlêtre dire qu'il ne faut s'attendre à des changements fondamentaux le jour où le Conseil sera élargi : L'Inde et le Japon, par exemple, se comporteront comme la Chine et les autres. Ils penseront toujours à leurs intérêts propres, rarement à ceux de l'humanité entière.
MCM
: De manière schématique, le Tiers Monde contrôle l'Assemblée Générale des Nations Unies tandis que les grandes puissances détiennent un pouvoir hégémonique au sein du Conseil de Sécurité. Malgré les tentatives déployées par les pays en voie de développement en vue d'imsl poser leur présence à travers cette Assemblée Générale et au sein des autres institutions en relevant, le Conseil de Sécurité continue d'être le seul maitre à bord au sein des Nations Unies, le Secrétaire Général lui même étant relégué à un rôle presque de figuration. A quoi servent, en définitive, les structures des Nations Unies ?
LB :
C'est vrai que les États du Tiers Monde ont l'influence du nombre au sein de l'Assemblée Gésl nérale. Encore fautlil que leurs intérêts coïncident, ce qui n'est pas toujours le cas. Personnellement, je rêve d'une situation ou un règlement intérieur serait adopté qui établirait un lien organique entre l'Assemblée Générale et le Conseil de Sécurité. Après tout, les membres du Conseil, permanents ou pas, sont censés représenter l'ensemble des États membres et agir en leur nom. La logique voudrait que les membres du Conseil viennent rendre compte périodiquement à l'Assemblée Gésl nérale. Un peu comme un Gouvernement national le fait devant le Parlement. Mais là encore, de ces questions fondamentales on ne discute même pas. Quant au Secrétaire Général, c'est vrai que perl sonne n'a eu la stature de Dag HAMMARSKJÖLD. Lorsque KROUTCHEV s en l960, je crois s avait pris la parole devant l'Assemblée Générale pour exiger la démission du Secrétaire Général, HAMsl MARSJOLD avait demandé d'exercer un droit de réponse et déclara que l'ONU n'était pas imsl portante pour les grandes puissances mais pour les petits pays et que, par conséquent, il ne démissionnerait que si ces petits pays le lui desl mandaient. Bien évidemment, sa déclaration fut accueillie par un tonnerre d'applaudissements et KROUTCHEV, bon sportif, fit marche arrière. Le Secrétaire Général peut – et devrait – jouer un rôle beaucoup plus actif, plus indépendant qu'il ne l'a fait tout au long de ces années. Je crois que Kofi ANNAN aurait pu essayer d'arrêsl ter la marche inexorable vers la guerre en Irak s'il avait exerce ses prérogatives, passant outre aux limites que Washington prétendait imposer à son action. La Charte donne au Secrétaire Gél néral le droit d'attirer l'attention du Conseil de Sécurité sur des situations ou des évènements qui menaceraient la paix. Kofi ANNAN aurait été dans son droit s'il avait, solennellement, dit au Conseil que l'invasion de l'Irak n'était pas justifiée et qu'elle risquait de déstabiliser toute la région. Malgré toutes ses faiblesses, l'ONU reste, cepensl dant, un outil extrêmement valable pour la commul nauté internationale. C'est un lieu de rencontres et de dialogue sans pareil. C'est dans son cadre que des accords internationaux indispensables à la vie de tous ont été adoptés et fonctionnent. En fait, nous ne nous rendons même pas compte de l'existence de ces accords qui rendent notre vie plus facile et … moins dangereuse. Du fonctionl nement des services internationaux du bureau de poste de notre quartier et des aiguilleurs qui guil dent nos avions à travers les cieux dans le monde entier jusqu'aux prévisions météorologiques, tout cela fonctionne dans le cadre des Nations Unies. La variole est vaincue, la polio est en train de l'être et je pense que le paludisme ne tardera pas, lui aussi, à être éradiqué, cela aussi se fait dans le cadre de l'ONU. Dix millions de réfugiés, quatorze si l'on ajoute les refugies palestiniens, qui ont fui leur pays pour raisons de conflit se nourrissent, ont au moins une tente pour se protéger et un mél decin pour se soigner, grâce aux Nations Unies. Convenez que ce n'est pas négligeable. Mais je suis avec vous, l'ONU peut faire plus et mieux.
MCM
:Parmi la panoplie d'anomalies recensées dans l'accomplissement harmonieux des missions de l'ONU, particulièrement par le Conseil de Sésl curité qui est l'organe essentiel, figure l'incapacité pour cette institution internationale d'accomplir « la mission de gestion, d'anticipation, de surl veillance et de prévention des crises » selon la formule heureuse utilisée par Alexandra NOVOSsl SELOFF dont vous avez préfacé la thèse. Sur cet aspect particulier du mode de fonctionnement des Nations Unies, quel commentaire faiteslvous ?
LB :
Alexandra NOVOSSELOF a fait un travail intéressant sur la manière dont le Conseil de sécurité se décharge de sa tâche pour faire face aux conflits lesquels se multiplient depuis la fin de la Guerre froide, se déroulant le plus souvent, d'ailleurs, à l'intérieur d'un seul État. C'est vrai que le système ne manque pas d'insuffisances. La prévention des conflits, est quelque chose dont on peut parler facilement. Mais arriver à prévenir un conflit, c'est autrement plus difficile. La gestion d'un conflit et sa résolution ne sont pas simples non plus. Mais l'ONU a fait du bon travail dans beaucoup de cas. Comme nous l'avions dit aupal ravant, beaucoup de leçons qui ont été apprises à la faveur de toutes les missions accomplies. Une étude publiée par une Université canadienne souligne que, grâce en grande partie à l'action de l'ONU, moins de gens sont victimes de guerres de toutes sortes à travers le monde. Une autre étude, réalisée par la « Rand Corporation » reconnait que les opérations de paix de l'ONU aboutissent à des résultats positifs plus souvent que les inl terventions américaines avec, en plus, un coût tellement moins élevé. Là encore, disons l'ONU fait œuvre utile, mais peut beaucoup mieux faire.
MCM
: Vous êtes l'auteur d'un rapport qui a fait grand bruit et qui porte sur l'évaluation des opél rations de paix engagées par l'ONU. Il s'agit là de l'autre aspect du mode de fonctionnement des Nations Unies. De nombreuses anomalies caractérisent le mode d'accomplissement des opérations de paix. Notons, simplement, cette dichotomie entre le Conseil de Sécurité, un vél ritable organe politique et le Comité d'État Mal jor sensé être une projection opérationnelle sur le terrain, en réalité un organe technique sans prérogatives réelles. Mais le tableau des anomal lies est bien plus large .De manière succincte, quelles insuffisances aviezsvous relevé et quelsl les améliorations ont été enregistrées depuis ?
LB :
Le rapport qui porte mon nom a été rédigé dans des circonstances précises. Je crois avoir signalé auparavant que notre Panel fut constitué pour tirer les leçons des deux catastrophes de Srebrenica en Bosnie et du Génocide du Rwanda afin d'éviter que de telles horreurs puissent se répéter. Oui, le Conseil de Sécurité est un orsl gane politique : il ne peut pas en être autrement, s'agissant d'un organisme où sont représentés des États souverains. Le Comité d'État Major est bien mentionné dans la Charte si je ne m'abuse. Mais il n'a jamais vu le jour, tout simplement. Fransl chement, dans les missions auxquelles j'ai partisl cipé, je n'ai pas beaucoup ressenti son absence. Le Secrétariat Général dispose, en fait, surtout depuis le Rapport Brahimi, d'ailleurs, du personsl nel militaire qualifié qui permet au Département de maintien de la paix de faire son travail techl nique de planification et de soutien logistique…. Les problèmes se posent à d'autres niveaux. Si, par exemple, le Conseil de Sécurité (c'estlàldire en fait ses membres permanents), accepte de donner un mandat pour une opération de paix sans enthoul siasme, c'estlàldire sans volonté politique réelle, le mandat sera trop restrictif et les moyens inadésl quats. Là, le Secrétaire Général dispose d'un rôle important à exercer. Notre Rapport lui recommansl de très clairement de « dire au Conseil ce dont il a besoin de savoir, pas ce que ses membres veulent entendre ». A savoir que les moyens doivent être en rapport avec les besoins de la mission. En ces situations, le Secrétaire Général et ses principaux conseillers ne devraient pas hésiter à dire non au Conseil. Je lai fait plus d'une fois, pour ma part.
MCM
: Évoquant, dans l'un de vos écrits, les perspectives d'évolution de l'ONU, vous dites, de manière explicite, que cette évolution sera fortement influencée par les rapports que les grandes puissances entretiendront entre elles. Pour les projections futures les plus visibles, vous excluez, par conséquent, que le monde dans sa diversité soit équitablement représenté dans les différentes instances de cette organisation et, enl core moins, capable de peser sur leurs décisions.
LB :
Il me semble en effet que les rapports entre les grandes puissances –actuelles et à venir – auront une influence importante, voire décisive sur l'évolution des Nations Unies. Je crois que nous en avons déjà parlé. Le poids spécifique d'un pays compte. L'égalité théorique entre tous les États, grands et petits ne change rien au fait que les pays les plus riches, les plus puissants militairement, les plus peuplés se feront mieux entendre qu'un pays, pauvre, faible et peu peuplé. C'est dans la nature des choses. L'objectif de la diplomatie n'est pas d'ignorer cette réalité, mais de faire en sorte que les intérêts des plus petits soient pris en compte, que tous soient traités avec respect et dignité et que chacun participe, selon ses moyens, à la prise des décisions qui affecteront le devenir de l'ensemble. Il appartient aussi aux pays – surtout ce que l'on appelle je crois les pays de puissance moyenne comme l'Algérie – d'accroître leur poids spécifique, c'estlàldire de faire de sorte que leur voix soit plus forte que leurs moyens matériels. Cela se fait par une activité soutenue et des alliances qui se nouent. Le nonlalignement était un levier qui avait permis à un pays comme la Tanzanie de se faire entendre plus fort que certains pays bien plus riches et bien plus peuplés. C'est l'organisation de cette solidal rité qui nous manque cruellement aujourd'hui…
V .L'Algérie dans le monde :
MCM
: Vous qui avez été un membre émil nent de cette génération de diplomates milil tants que la Révolution algérienne a imposé sur la scène internationale, considérez-vous que la diplomatie militante n'a plus cours ?
LB :
Je serai tenté de dire que la diplomatie misl litante a toujours sa place. Mais elle ne s'exerce pas aujourd'hui de la même manière qu'hier. Nos diplomates d'aujourd'hui sont mieux formés que nous ne l'étions au départ. Ils disposent d'un autre avantage, car ils arrivent dans une administration qui existe déjà et qui fonctionne, même si tout n'est pas parfait. Il existe plus de moyens, surtout maintenant que notre situation financière s'est assainie. Notre génération avait accédé à des responsabilités auxquelles nous n'étions pas prél parés. Nos moyens étaient très modestes. Nous avons fait des erreurs, sûrement. Mais je crois que l'aspect militant dont vous parlez consistait justement à être conscient de ces faiblesses, à être humble et à essayer de se surpasser. Jussl tement parce que nous n'étions pas bien outillés. On parle, quelque fois, de volontarisme, c'est vrai qu'il y en avait beaucoup…Le militantisme de nos diplomates aujourd'hui consiste pour eux à se convaincre que la diplomatie n'est pas un travail qui s'effectue au bureau seulement. C'est une vigilance de tous les instants, partout où l'on se trouve. Cela consiste aussi à rester toujours conscient de l'honneur et de la responsabilité de représenter son pays, son peuple et son Président. En outre, il faut également souligner que le monde a change. Et l'Algérie elle-même n'est plus ce qu'elle était il y a 30 ou 40 ans. La guerre froide n'est plus. Le socialisme est discrédité. Le capitalisme le plus cruel est triomphant. La globalisation prend des formes multiples, le plus souvent défavorables aux plus faibles entre les pays comme à l'intérieur des pays. L'islamisme dans ses formes les plus pernicieuses doit être combattu mais il doit être tout d'abord compris. Ce que les Américains – et le reste du monde avec eux – appellent « guerre glol bale contre le terrorisme » a le plus souvent favol risé le terrorisme en prétendant le combattre, etc. Au plan régional, les problématiques maghrébine, arabe, africaine et méditerranéenne ne se posent plus dans les mêmes termes que par le passe. Autant d'éléments qui composent l'environnement dans lequel nos diplomates – tout comme leurs collègues du monde entier – doivent fonctionner.
MCM
: Justement, avec la fin de la guerre froide, l'épuisement du nonlalignement et l'omniprésence des USA comme hyperspuissance, peutson considésl rer que la doctrine diplomatique de l'Algérie héritée d'une époque, somme toute révolue, est désuète ?
LB
: Là encore, je ne sais pas si nous avions une doctrine aussi claire et aussi élaborée que cela. Il y avait surtout, il me semble, une conscience prosl fonde de la nécessité de servir au mieux de ses moyens. Et nous avons bénéficié de l'indulgence des gens, partout à travers le monde ou presque, car nous faisions notre apprentissage et nous le faisions, justement, de notre mieux. Je crois que nous avons eu un autre atout, la solidarité qui nous liait entre nous. Oh, il y a eu bien des problèmes, des divergences, des jalousies. Peut être quelques frères n'étaient pas à leur place. J'oserai dire, aussi que l'esprit UGEMA, prédomisl nant chez beaucoup d'entre nous, a été un atout. L'Amérique est toute puissante aujourd'hui ? Et alors ? J'ai déjà indiqué au cours de cet entretien, que l'Amérique a toujours été puissante. Je ne vois absolument pas de raisons de cesser d'être soil même ou de plier le genou devant qui que ce soit. Vous l'aviez dit voussmême, l'Amérique ne connaît que son intérêt national, pourquoi avoir peur ou se sentir gêné de parler, nous aussi, de l'intérêt de nol tre pays, de notre région, de nos frères et voisins ? De mon expérience, je tire l'enseignement que les Américains écrasent ceux qui font des courbettes. Ils respectent beaucoup plus ceux qui font preuve de dignité, ceux qui sont francs et sincères, sans jouer les matadors, naturellement. Je dis souvent que ceux qui se transforment en « carpette » devant les puissants ne devraient pas se plaindre si ces puissants s'essuient les souliers sur leurs ventres.
MCM
: Vous avez été Ministre des Affaires Étransl gères de l'Algérie mais, même dans l'exercice de vos charges onusiennes, vous êtes restés en contact étroit avec la diplomatie de votre pays. En toute objectivité, vous diriez que les faiblessl ses de l'appareil diplomatique algérien c'est plus le fait des hommes qui le composent ou celui des structures et des règles de fonctionnement ?
LB
: S'agissant de notre action diplomatique, je ne pense pas être qualifié pour parler « des faiblesses de l'appareil diplomatique ou des insuffisances au niveau des hommes ou des structures». A l'évisl dence, notre diplomatie a beaucoup souffert des faiblesses, des hésitations et des improvisations de tout ordre que le pays a connu tant en ce qui concerne la situation politique que dans le domaine économique, après la mort de BOUMEDIENE, tout au long des années 80. Notre action diplomatique a souffert encore plus lors des années noires de la décennie suivante. Il y a des limites à ce que l'action diplomatique peut faire pour limiter les dégâts que l'on subit ou que l'on s'inflige à l'intérieur. Regarsl dez les gesticulations pathétiques de la diplomatie américaine pour tenter d'expliquer, de justifier ou d'excuser les bourdes de l'administration actuelle. Ceci dit, il n'y a pas de doute qu'il faut toujours se remettre en cause, analyser son action sans complaisance et corriger le tir quand il le faut. Ceci est valable pour l'action diplomatique aussi. Je me souviens de la Conférence des Ambassadeurs que nous avions tenue au printemps de l'année 1964 à l'initiative de notre Ministre d'alors, Abdelaziz Bouteflika. C'est au regretté Mohammed Benyahia et à moismême qu'il avait confié la responsabilité de la préparer. Tout le monde y a contribué, les ambassadeurs aussi bien que les cadres en poste à l'intérieur. Je ne me souviens plus des détails, mais je sais que nous avions tous énormément bésl néficié des informations que chacun avait ramené, des analyses faites par les uns et les autres. Nous avions également beaucoup gagné à écouter les rapports faits devant nous par les responsables des différents secteurs d'activité à l'intérieur du pays : économie, éducation, culture et sécurité. Je reconnais volontiers que notre trasl vail avait un caractère artisanal si je puis dire. Notre expérience était encore limil tée à l'époque comme l'étaient nos moyens. Je ne veux pas flatter la génération actuelle: je pense très sincèrement qu'ils sont mieux formés que nous l'étions, qu'ils ont maintel nant plus d'expérience et le pays a nettement plus de moyens aujourd'hui qu'il n'en avait hier. Étionslnous plus optimistes et plus motil vés, plus volontaristes aussi ? C'est possible. Quoi qu'il en soit, la diplomatie ne fonctionne pas dans le vide. Elle fait partie de l'activité nal tionale ; elle est complémentaire de tout le reste de l'agenda national – l'action du gouvernement comme celle, multiforme, de toute la société. Toul tes les parties de cette grande machine nationale se soutiennent mutuellement et se renforcent récil proquement ou, au contraire, se gênent mutuellel ment. Il est légitime que l'on attende beaucoup de l'action diplomatique et notamment qu'elle projette une image favorable du pays et qu'elle facilite la réalisation de ses objectifs politiques et économisl ques. Mais il est aussi important de se rappeler que la diplomatie ne peut pas « peindre » cette image en toute liberté et sans aucun lien avec la réalité objective qui prévaut dans le pays. La diplosl matie peut améliorer un petit peu l'image réelle ; elle ne peut pas la masquer et en faire une autre. A ceux qui critiquaient la Ligue des États Arabes j'avais coutume de dire que cette organisation est une photo de famille, ou si vous préférez, elle est un miroir qui vous renvoie votre image collective. Si vous n'êtes pas satisfaits du rél sultat, ne blâmez ni le photographe ni le miroir.
MCM
: Vous avez démissionné de vos charges de Ministre des Affaires Étrangères sous le rèsl gne du Haut Comité d'État en 1993.Estsil encore tôt de connaître des motifs de cette démission ?
LB
: Cela m'étonnerait beaucoup que cette pél ripétie passionne vos lecteurs. Disons que juin 1991 n'était pas le meilleur moment pour devenir Ministre des Affaires Étrangères d'Algérie. Mais dans la culture de ma génération, il est difficile, voire impossible de dire non quand on est appel lé pour servir. Et puis j'avais envie de rentrer au pays. Ce n'est pas un secret je crois que j'avais mis tout le monde en garde contre la tenue des élections en Décembre de cette annéesla. Il semsl ble que personne n'avait envisage la possibilité que le FIS pouvait l'emporter. J'aurai dû peutsêtre démissionner au moment de l'arrêt du processus électoral. Mais comment le faire au moment où Boudiaf revenait au pays ? L'autre opportunité pour démissionner c'est quand Boudiaf a été assl sassiné. Mais comment le faire au moment où Belaid Abdesselam devenait Premier Ministre ? Alors, pourquoi en Février 1993 ? Disons que je ne croyais plus que je faisais œuvre utile là où je me trouvais. Et dans ces conditions, il vaut mieux se retirer dans la dignité. Et dans la discrétion aussi. Je ne savais pas que j'allais avoir l'opportunité de commencer presqu'immédiatement une nouvelle carrière : dans le cadre des Nations Unies cettel fois. C'est à l'amitié du Dr Boutros Ghali que je le dois. Je lui en serai toujours reconnaissant.
MCM
: Mais convenez que l'exercice d'une mission diplomatique c'est aussi de la convicl tion qui résulte d'une adhésion. Peutlon dire que les diplomates algériens actuels sont mus par la même passion que celle qui animait les diplomates militants que nous évoquions ?
LB
: Je crois que j'ai déjà énoncé pas mal de chosl ses pour répondre au souci que vous évoquez ici. A l'ONU, je disais souvent à mes jeunes collègues que travailler dans le cadre du maintien de la paix n'était ni une fonction ni un emploi, mais une misl sion. Je crois que la diplomatie, même dans un État indépendant, doit être aussi perçue comme une mission. Pour nous, « diplomatesl militants » servir pendant la guerre de libération n'était que cela, une mission au sens absolu. Mais après l'inl dépendance, même pour nous, l'action extérieure était devenue aussi une carrière : nous avions des préoccupations d'avancement, de retraite. Il fallait penser à sa famille, à ses enfants, à son logement. Aucune raison pour que les diplomates d'aujourd'hui n'aient pas eux aussi, comme nous et plus que nous, de tels soucis. Je me souviens que lorsque le Gouvernement s'employait à mettre au point les profils de carrière dans l'administration, le Présisl dent BOUMEDIENE insistait sur la nécessité que chaque cadre soit complètement rassuré au sujet de sa carrière et de la situation de sa famille pour qu'il puisse se consacrer, pleinement, à son travail.
MCM
: Cela a été une question récurrente tout au long de notre entretien .La mondialisation en cours se poursuit avec une logique et un rythme implacables .Dans ce grand bouleversement du monde, beaucoup de pays vont laisser soit leur âme, soit leur existence. L'Algérie peutselle présl tendre à une place dans cet univers chamboulé ?
LB : La mondialisation n'est ni un choix ni une catastrophe, tout au moins pas nécessairement ! C'est une réalité. Le monde a changé. Rien ne sert de se lamenter sur le temps passé comme le font les poètes dans les chants andalous. N'estlce pas notre prophète qui nous recommande d'élel ver nos enfants d'une manière différente de celle que nous avons connu, parce qu'ils auront à vivre dans une époque qui n'est plus notre époque ? Ceci dit, la mondialisation, bien évidemment, a des effets pervers. Profondément pervers. Les riches deviennent de plus en plus riches et, dans bien des cas, les plus pauvres deviennent encore plus pauvres. Jugezsen : 1% de la population mondiale possède 50% des avoirs...

                               http://www.lesoirdalgerie.com/pdf/2007/06/entretien_brahimi_partie2.pdf

     

Au départ, Lakhdar Brahimi était fondamentalement contre cette guerre.« J’ai longtemps hésité avant d’effectuer cette mission », admet-il aujourd’hui.
jeudi 6 mai 2004.

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De longues semaines d’âpres néociations avant de présenter son « dossier » devant le Conseil de sécurité Mais à peine a-t-il terminé son exposé que Lakhdar Brahimi découvre ahuri sur les écrans TV les images humiliantes de prisonniers irakiens torturés et indignement traités : la barbarie à visage inhumain, à propos de laquelle les nouveaux philosophes, si prompts à « pétitionner », ne soufflent mot. Brahimi est secoué, mais cela suffit-il à ébranler ses certitudes en mettant à plat tout le travail accompli ? Non, car l’homme en a vu d’autres.

Il y a quelques jours, il avait prévenu contre les tueries de Felloujah, mais ses appels se sont fondus dans le vacarme des chars américains. Brahimi sait qu’il faut s’attendre à tout en politique où tout est permis sauf se laisser surprendre. L’envoyé spécial de l’ONU reconnaît que « la situation s’est effectivement détériorée, mais pas au point d’atteindre ce seuil ». Brahimi a fait ce qu’il avait à faire et accuse imperturbable les critiques qui fusent ici et là.

« Cet ancien du FLN algérien est devenu l’homme providentiel à Washington », murmure-t-on non sans arrière-pensée, dans les couloirs des Nations unies. Brahimi a l’habitude des attaques sournoises, mais il sait encaisser. De plus, son patron Koffi Anan lui a toujours rendu à maintes reprises des hommages appuyés pour « son travail exceptionnel et son engagement ».« Brahimi a su être l’homme des situations difficiles et des missions accomplies », reconnaît un ancien diplomate arabe lié d’une vieille amitié avec le haut fonctionnaire des Nations unies.

Forgé à l’école du militantisme

Forgé à l’école du militantisme, Lakhdar, issu d’une famille de notables, est né en janvier 1934 à El Azizia. Il a su bénéficier de l’éducation de son père Boudjemaâ dit Salah, petit propriétaire terrien à Aïn Bessem. « Notre père, se rappelle Miloud, le frère cadet, n’avait pas la réputation d’être un lettré, mais il sacralisait l’école. D’ailleurs, il est parti avec un gros chagrin parce qu’on a empêché Lakhdar, alors âgé de 10 ans, de passer l’examen de certificat d’études. On a jugé qu’il était trop jeune. » De l’enfance passée ensemble, Miloud aujourd’hui avocat de renom, garde des images vivaces « comme cette passion de Lakhdar pour les études. Il adorait lire. Il dévorait les livres. Il s’est vite forgé une personnalité », note son frère qui rappelle que Lakhdar a représenté le FLN à Djakarta à l’âge de 22 ans. Il parlait couramment l’indonésien et sa connaissance du Sud-Est asiatique était presque parfaite. L’influence de l’oncle Ahmed n’est pas à négliger. Bachagha connu, il a su rallier ses pairs de la région à la cause nationale. Ce qui lui valut d’être assassiné en 1957 par le colonialisme français. Jeune donc, Lakhdar tâte à la politique en intégrant l’Ugema, dont il est membre fondateur et participe en 1956 à la grève des étudiants. Sa carrière est vite tracée, puisqu’il est repéré pour représenter le FLN et le GPRA dans plusieurs capitales de par le monde.

Au lendemain de l’indépendance, il occupe le poste de secrétaire des Affaires étrangères, puis ambassadeur en Egypte dès 1963, puis une succession de postes à travers le monde. Avant d’être nommé ministre des Affaires étrangères (1991-1992) il a eu l’honneur de seconder le secrétaire général de La ligue des Etats arabes. C’est à ce titre qu’il contribua efficacement à l’accord de Taef avec l’arrêt de la guerre civile au Liban. « Lorsqu’il planche sur un dossier, rien ne l’arrête, c’est un fou du travail, il va jusqu’au bout », se rappelle un de ses anciens collaborateurs aux Affaires étrangères. Un de ses proches ne comprend pas, de son côté, pourquoi si Lakhdar, comme il l’appelle, si rompu aux rudes exigences de la politique, s’est laissé aller à des écarts peu diplomatiques en jugeant que « la politique israélienne du tout-répression contre les Palestiniens empoisonnait le Proche-Orient et aggravait la situation en Irak ». Pour notre interlocuteur, le diplomate onusien est sans doute allé trop loin en affirmant que « le grand poison dans la région, c’est cette politique israélienne de domination et de souffrance imposée aux Palestiniens et ce soutien aussi injuste des Etats-Unis à cette politique ». Si cette déclaration a titillé la fibre des Arabes, elle a, en revanche, fait jaser dans les hautes sphères de la politique de globalisation où la seule évocation des actes d’Israël est considérée comme un sacrilège. Ce proche de si Lakhdar a revu sérieusement à la baisse ses ambitions de voir un jour son parent décrocher le prestigieux Prix Nobel.

Mais le courage a-t-il un prix notamment lorsque Brahimi a rétorqué à Fred Eckhard, porte-parole du secrétaire général de l’ONU qui précisait que les propos concernant Israël n’engageaient que la personne de Brahimi. Celui-ci a répondu qu’il rapportait un fait et non une opinion... Quant à Chalabi, ce Kurde membre du Conseil de gouvernement irakien, dont les propos ont été plus qu’insultants à l’égard de l’Algérien, Brahimi ne veut même pas y faire allusion, laissant à l’histoire le soin d’assumer ce rôle... « Laissons le puit avec son couvercle », comme le dit le vieil adage algérien...

Car que connaît-on du sieur Chalabi sinon qu’il a mis en faillite une banque en Jordanie avant de s’enfuir dans des conditions rocambolesques, qu’il a été ramené par les Américains dans leurs bagages. C’est simple, la rue de Baghdad a depuis longtemps classé « Ce supplétif qui est plus populaire au Pentagone qu’en Irak ». C’est tout dire. D’ailleurs, les membres du Conseil de gouvernement irakien n’en pensent pas moins. Le Dr Brahim El Djaâfari, dirigeant influent de ce conseil et qui n’a pas la réputation d’être un tendre, ne tarit pas d’éloges sur les « initiatives courageuses prises par Brahimi qui a su nous écouter en faisant en sorte que le rôle de l’ONU, soit désormais primordial. Nous avons insisté auprès de Brahimi sur l’importance de ce rôle alors que la coalition s’est montrée très frileuse à ce sujet. Avec Brahimi, nous avons convenu qu’il n’y a pas de contradiction entre la mission de l’ONU et la souveraineté de l’Irak. » Même Bush, qui avait une dent contre l’ONU, a dû se raviser la mort dans l’âme et se plier à ses thèses. Brahimi, rappelle-t-on avait critiqué l’idée des Américains d’organiser des élections indirectes pour désigner un gouvernement provisoire. Puis, sans coup férir, il a écarté l’une de leurs hypothèses de remplacement, l’élargissement de l’actuel Conseil intérimaire de gouvernement. A sa place, Brahimi préconise un gouvernement de « technocrates » qui ne ferait qu’expédier les affaires courantes entre le 30 juin 2004 et les élections au début de l’année prochaine. Pourquoi Brahimi a-t-il opté pour cette demande ? « D’abord parce que quoi qu’on en dise, l’actuel conseil n’est pas représentatif de tous les Irakiens. Ensuite, certains membres de ce conseil sont directement liés à l’Administration américaine », assène Brahimi.

L’exemple le plus frappant est incarné par Chalabi qui a osé qualifier Brahimi de « cet Algérien à la personnalité controversée et pas rassembleur ». Cet acharnement est dû au fait que Chalabi touchait une rente de 340 000 dollars, accordée mensuellement par le gouvernement américain au parti kurde du fantasque membre du conseil. Enfin, pour Brahimi, « il n’y a pas de substitut à la légitimité qui émane d’élections libres et justes ». Pour lui, l’Irak n’aura de gouvernement véritablement représentatif qu’après janvier 2005. Brahimi a sûrement pris acte d’une conjonction d’intérêts hostile à une souveraineté large. Déjà le conseil actuel, malgré ses divergences, s’est ressoudé pour affirmer sa politique et surtout pour se maintenir. Il compte tirer les dividendes de son soutien à la coalition pour rester en place. Le même conseil, contre toute logique, s’est permis de concevoir un nouveau drapeau, effaçant de la sorte toute la symbolique qui se dégageait de l’ancien. Encore un coup fourré, note-t-on dans l’entourage de Brahimi. Réagissant aux remarques faites ici et là, à propos de ses initiatives jugées trop hardies, Brahimi affirme : « Trop souvent, la communauté internationale met la question de l’adoption d’une Constitution et d’organisation d’élections trop tôt. - car ce dont on a besoin d’abord, c’est la sécurité, la sécurité, la sécurité - une fois que vous avez ramené les gens alors vous pouvez les emmener vers ce processus compliqué qui divise. Il faut donc établir un ordre des priorités. » Brahimi l’homme des Saoudiens ? Rahabi , qui a été son chef de cabinet au MAE, réfute cette allégation : « Ce n’est que pur mensonge, car en fait, lorsqu’il était jeune diplomate, il a, de par ses connaissances et son influence, réussi à introduire bon nombre de dirigeants de la péninsule arabique dans les sphères qui comptent. » Puis d’ajouter : « On lui a collé cette étiquette lors de sa mission à Taef à propos du conflit libanais.

Le Globe-trotter de la diplomatie

Il avait rappelé Hadjar de l’ambassade de Téhéran au bout seulement d’un mois. Par dépit, Hadjar avait fait une campagne de dénigrement à Alger et au Moyen-Orient où il fut par la suite nommé ambassadeur. » Conclusion : « Regardez le retournement de l’histoire. Hadjar est revenu à Téhéran. Ce retour est une revanche de Hadjar et Bouteflika sur si Lakhdar », explique Rahabi qui témoigne de l’estime qu’il avait pour celui qui l’avait nommé au Mexique. « En tant que chef de cabinet, je peux vous assurer qu’il appelait régulièrement les chefs d’Etat et les grands de ce monde. Il avait, cependant, une estime particulière pour deux personnes : cheikh Ould Rouis, son enseignant à la médersa d’Alger, et le Dr Lamine Debaghine, premier ministre de Affaires étrangères algérien. Quand il était à Alger, il leur rendait fréquemment des visites privées. Il me demandait souvent de les appeler pour m’enquérir de leur santé », se souvient Rahabi. A 70 ans, Brahimi ne cesse de sillonner le monde. Après Haïti, il s’est distingué dans le conflit afghan avant d’atterrir à son corps défendant dans la guerre d’Irak. A Paris où il réside, il participe, ces jours-ci, à Sciences Po à un séminaire sur le maintien de la paix. Il y a quelques jours, il s’est permis une « trêve » pour présider aux fiançailles de sa fille Rym, ancienne correspondante d’El Watan à New York et journaliste à CNN, avec le prince Ali de Jordanie, demi-frère du roi Abdallah. En attendant, si Lakhdar est toujours d’attaque pour une autre mission, une autre aventure...

Par Hamid Tahri, El Watan

El Watan Edition du 18 janvier 2007 > Portrait
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Tahar Gaïd. Militant de la cause nationale, ancien ambassadeur

Le medersien, le syndicaliste et le diplomate

Quand on a la foi on se passe de la vérité. Il a la réputation d’être un beau parleur. Le vieux monsieur à l’œil pétillant et à la langue acérée débite sans presque s’arrêter. C’est qu’il a des choses à dire. Les images et les sensations se bousculent. L’enthousiasme est intact. Il traîne la même silhouette et décrit les choses avec des métaphores et ce qui ne gâte rien, sans se départir d’un humour charmeur.

Plus discret que son défunt frère Mouloud, Tahar n’en a pas moins marqué à sa façon, l’histoire. Médersien, militant, syndicaliste, ambassadeur, il fait encore parler de lui, à travers ses écrits consacrés généralement à la religion. Alors islamologue ? Il réfute cet épithète et s’inscrit plutôt dans la lignée de ceux qui persévèrent dans l’interprétation du Livre saint. Né le 22 octobre 1929 à Timengache, dans la commune de Guenzet, Tahar a vécu au gré des pérégrinations de son père, instituteur qui, faute d’avoir obtenu sa titularisation pour avoir refusé la nationalité de l’occupant, s’est rabattu sur un autre métier au sein de la CFTA, ancêtre de la RSTA. De son petit village niché dans la petite Kabylie, Tahar n’en garde que des souvenirs épars, sinon qu’il a été beaucoup plus marqué par son enfance « belcourtoise » puis à Bordj Bou Arréridj où la famille a dû rejoindre son frère Salah, nommé greffier dans cette ville. Tahar y a complété ses études après le primaire passé à Belcourt. C’était à la fin des années 1940. « A l’époque, Messali avait le vent en poupe et le peuple était gagné par le nationalisme. » A 15 ans, Tahar milite déjà dans une cellule PPA au collège de Médéa, en compagnie du fils de Messali. Le 8 mai 1945, le surprend adolescent, mais assez « turbulent » pour passer 3 jours au commissariat. « J’ai sans doute été influencé par le milieu politique et religieux. Ma famille est nationaliste. Ma sœur Malika est tombée au champ d’honneur, de même que mon cousin Hadadi Abdelaziz. J’ai milité au sein des étudiants à Constantine et à Alger où j’étais responsable de la cellule PPA-MTLD. »

Un homme accompli

En contact avec Abane, il a été arrêté le 8 décembre 1955 avec Ferhat Abbas et le Dr Francis, puis relâchés au bout de 2 jours. Mais avant, Tahar va à la rencontre de la medersa qui l’accueille à Constantine (1947-1950) puis à Thaâlybia d’Alger (1951-1954). « J’avais opté pour la section moderne aux côtés du regretté Hihi El Mekki. Mes camarades de promotion étaient Abdellaoui, Mohamed Sahnoun, futur ambassadeur et Lakhdar Brahimi qui n’est plus à présenter. » Destiné à l’enseignement, Tahar se verra affecter à Palikao (Tighenif) en qualité de prof d’arabe jusqu’en 1955, avant de retourner à Alger où il occupera le même poste à l’école Chaâbia de Belcourt, son quartier d’adoption. Parallèlement à sa fonction, Tahar activait à l’UGTA qui venait de naître et dont il fut l’un des fondateurs, aux côtés de Bourouiba, Djermane et les autres… Son activité, un peu trop débordante aux yeux de l’occupant, lui valut d’être arrêté le 24 mai 1956. Il connut alors les geôles de Berrouaghia, Bossuet, Paul Cazelles, Saint Leu, Barberousse. Une longue traversée qui ne prendra fin que le 30 mars 1962. L’indépendance acquise, Tahar renoue avec la craie et le tableau noir, au lycée Hassiba Ben Bouali, où il prodigue ses cours d’arabe, tout en étant secrétaire national de l’UGTA, chargé de l’orientation. Il évoquera avec émotion « les problèmes avec Ben Bella et le coup de force qui eut raison du premier congrès de l’UGTA. » Le 24 mai 1963, Tahar est désigné en qualité d’ambassadeur d’Algérie au Ghana. Il fut par la suite nommé directeur de l’information au ministère de l’Information, puis directeur des affaires juridiques et consulaires au ministère des Affaires étrangères, durant 5 ans. Puis il est de nouveau ambassadeur en Tanzanie, couvrant pratiquement toute l’Afrique australe. En 1978, il retourne à Alger. Quelques années après, il est mis à la retraite à l’âge de 52 ans. Cette mise à l’écart, Tahar l’explique par un vieux contentieux avec le ministre de l’Information de l’époque, avec lequel le courant ne passait pas. « En tant que directeur, je m’insurgeais contre certaines décisions. Je me rebellais, car je n’étais au courant de rien et des décisions se prenaient au-dessus de ma tête. Mes positions n’ont pas eu l’heur de plaire au ministre en question, qui garda rancune, puisque c’est lui qui est à l’origine de mon éviction lorsqu’il fut affecté au MAE où je me trouvais. »

Une carrière écourtée

Ma carrière diplomatique fut ainsi écourtée. Mais à quelque chose, malheur est bon, puisque cela m’a fait du bien et j’ai commencé à écrire en m’intéressant de près aux études islamiques. De son expérience diplomatique, il parle avec ferveur mais aussi avec une pointe de regret conséquence d’une œuvre non achevée. « J’ai eu le privilège d’être nommé dans deux pays importants, le Ghana où N’krumah avait une vision panafricaine. J’étais à un poste d’observation de la politique africaine et c’était important pour nous qui soutenions tous les mouvements de libération. En Tanzanie, il y avait le siège du comité de libération. L’Algérie y était membre et j’en étais le représentant permanent. Dans ce pays, j’ai été frappé par la personnalité du Mualimu Jules Neyrere, un ancien instituteur devenu un chef d’Etat d’envergure. C’était un homme exceptionnel, doté d’une grande culture. Il a même traduit Hamlet en Swahili. Lorsque le roi des Belges est venu à Dar Esalem, il avait apostrophé Neyrere en ces termes. « Est-ce que vous êtes capables de faire des analyses politiques ? Le Mualimu lui rétorqua subtilement : Faites-le vous mêmes, en sachant que vous ne cherchez pas nos intérêts. Nous prendrons le contre-pied de vos conclusions. » Et de conclure, « chaque fois que je suis applaudi très fort par l’Occident, c’est que je fais fausse route. » Ces répliques m’ont marqué et je ne suis pas peu fier d’avoir côtoyé des hommes de cette trempe qui avaient un dessein non seulement pour leur pays, mais pour l’Afrique tout entière. Comment s’est-il mis à écrire sur l’Islam ? Presque incidemment. « Je faisais des fiches sur les personnalités de l’Islam, pour mes enfants. A un moment donné, je me suis retrouvé avec l’équivalent d’un livre. Mon frère Mouloud m’a encouragé à éditer. Aussi, dans la foulée, j’ai écrit Réflexion sur la pensée islamique. Lexique philosophique français arabe, arabe français. Durant la décennie sanglante, Tahar a échappé de peu aux assaillants qui ont investi sa maison. Contraint à l’exil, il vivra en France où il s’adonnera, pour survivre, à la traduction et à son péché mignon, l’écriture. Il y a quatre mois, Tahar a publié un livre sur la prière et a en chantier une encyclopédie islamique en 2 volumes qui paraîtra, en principe, l’année prochaine, sans compter les essais comme le Commentaire précis du Coran ou Le concept de la liberté dans la Aqida. « Je ne peux me considérer comme islamologue, mais comme l’Islam est ma culture, je ne fais qu’approfondir ma formation de base sur le droit musulman et sur les prodigieuses études sociétales faites par le grand Ibn Khaldoun. Tenez par exemple, lorsque j’étais en France, je me suis attelé à donner aux émigrés une image du véritable Islam, dans leur langue en traduisant El Ghazali et El Mohassibi. »

Un islamologue ?

Il fonda avec Ben Khedda le parti Oumma. « Ce fut une aventure, teintée de déception, parce qu’en fin de compte, certains voulaient l’atteler au parti dissous. Ce que des cadres du parti comme Ihadaden, Benhamida et moi-même refusions de toutes nos forces. On ne voulait pas être un simple appendice d’un parti qui allait plonger le pays dans le chaos. Finalement, le parti fut dissous. On nous taxait d’islamistes, alors qu’en réalité on militait pour sortir la religion des fausses interprétations que certains apprentis sorciers voulaient lui donner, car ce qui nous manque encore aujourd’hui, ce sont d’authentiques penseurs, des théologiens avérés. » Sur un autre plan, je suis contre les appellations fourre-tout « Islam politique, islam modéré, cela me rappelle la Révolution où l’occupant désignait les dirigeants du FLN par durs, par mous jusqu’à faire sortir de ses gongs l’un d’eux. Vous nous prenez pour des caramels ou quoi ? Tahar, conscient du retard intellectuel de la pensée islamique, en appelle à la libération des énergies. « Il faut, dit-il, se décomplexer, en acceptant la notion d’islamisme. Il faut la dépoussiérer, la remettre sur ses véritables rails. Il est du devoir des intellectuels musulmans de définir le pourquoi du mouvement de la pensée, de préciser ce que nous sommes réellement et enfin de savoir nous démarquer du monde occidental, tout en nous insérant dans la sphère de la création universelle. »

Son regard sur l’Algérie de 2007 ?

Il y a des réalisations, mais on est loin du compte. La production intellectuelle est presque nulle. Les gens sont ligotés. Le danger c’est qu’on ne se contente pas d’importer des produits mais aussi des concepts et des idéologies contraires à nos valeurs et à notre culture », résume-il en promettant de consigner toutes ces réflexions dans des livres à venir.

PARCOURS

Tahar Gaïd est né en 1929 près de Guenzet en petite Kabylie. A 15 ans, il est déjà imprégné de politique et milite dans une cellule PPA MTLD. Après des études à Alger et Bordj Bou Arréridj, il entre à la medersa de Constantine et à Attaâlybia d’Alger où il obtient le diplôme de prof d’arabe. Syndicaliste, Tahar intègre l’UGTA dont il est l’un des membres fondateurs. En contact avec Abane à Alger, il est arrêté en 1955 puis relâché. Il est de nouveau arrêté en 1956 pour y être emprisonné jusqu’au 20 mars 1962. A l’indépendance, il est enseignant au lycée Hassiba Ben Bouali avant d’être nommé ambassadeur au Ghana et en Tanzanie. Ayant eu des problèmes avec le ministre des AE de l’époque, il est mis à la retraite à l’âge de 52 ans. Depuis, Tahar s’est adonné à l’écriture. A son actif, de nombreux ouvrages consacrés surtout à l’Islam.

Hamid Tahri


                                              

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13/03/2010 17:25:57

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