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Abdoul Aziz DIOP
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L'AUTRE MONDE POSSIBLE DEBATTU AU KENYA
Publié le : 27/03/2007 21:40:00
Bas de page

L'Afrique accueillait, du 20 au 25 janvier dernier, le septième forum social mondial. Peu avant la rencontre, plus de 80 000 personnes étaient rassemblées à Nairobi pour le rendez-vous annuel des opposants à la mondialisation néo-libérale. Selon un communiqué sur le site Internet du Forum, le septième rendez-vous des altermondialistes devrait être l'occasion de mettre en lumière «l'Afrique et son histoire ininterrompue de lutte contre la domination étrangère, le colonialisme et le néocolonialisme». La proclamation d'un «autre monde (…) possible, même pour ceux qui habitent les bidonvilles» domina naturellement les manifestations. Espace de débat entre mouvements sociaux, organisations non gouvernementales, syndicats, universitaires etc., le FSM examina des «alternatives de développement» proposées par les différents acteurs. Mais qu'est-ce qui doit et peut changer avant tout ? Nous agitons ici deux idées pour baliser le chemin des préalables : la «Parité des fondamentaux» et la «Diversité durable».

 

 Parité des fondamentaux

                          

Sauf en cas de violation des droits de l'homme pour cause de déficit démocratique, les grandes déconvenues dans les Pays les moins avancés (PMA) s'expliquent moins par l'absence de programmes que par le choc des fondamentaux. Ces derniers se déclinent en fondamentaux sociaux et fondamentaux économiques. Les premiers, consacrés par les constitutions de tous les pays (droit à l'éducation et à l'accès aux biens culturels, droit au travail, droit à la santé et à un environnement sain, droit de savoir lire et écrire, etc.), achoppent sur les seconds (taux de croissance, équilibre de la balance commerciale, taux d'investissement, service de la dette extérieure, etc.) dont dépend l'équilibre comptable de la balance des paiements. Les causes d'un tel achoppement sont nombreuses, mais deux d'entre elles suffisent, pour l'instant, à expliquer le fossé qui sépare le riche du pauvre, toujours privé de ses droits fondamentaux.

 

Il ne fait aucun doute que les PMA sont toujours emprisonnés dans une série de cercles vicieux auxquels ils ne peuvent échapper seuls. Parallèlement à des facteurs de blocage internes, existent des obstacles externes provenant de la structure des exportations et de l'accès aux marchés extérieurs. Dans ces pays, la structure des exportations se caractérise par la spécialisation. La majeure partie des recettes provient de deux ou trois produits. Ces produits ne peuvent être vendus qu'aux prix qu'acceptent de payer les pays riches avec lesquels ils commercent (Etats-Unis, Union européenne, Japon, etc.). Les termes d'échange, c'est-à-dire «le rapport entre la quantité de marchandises q'un pays donne pour obtenir telle quantité d'autres marchandises», se dégradent continuellement. Cela signifie que les PMA doivent exporter une quantité plus grande de marchandises pour une même quantité de biens importés. L'accès, toujours difficile, aux marchés extérieurs est une condition fondamentale du développement industriel. Son importance est soulignée unanimement par les dirigeants des pays en voie de développement, par les experts indépendants et par ceux des organismes internationaux tels que le FMI et la Banque Mondiale. En 1984 déjà, Krueger estimait, dans la revue du FMI et de la Banque mondiale, que «de toute évidence, c'est essentiellement en donnant libre accès à leurs marchés que les pays développés contribueront à améliorer les perspectives de croissance des pays en développement». Or, constatait Platteau une année plus tard, «les barrières freinant la pénétration des produits étrangers ont été nettement moins abaissées pour les biens provenant des pays en développement que pour ceux provenant d'autres pays riches». «On se trouve donc ici en présence de structures économiques de domination des pays industrialisés sur les pays en voie de développement. Ces structures de domination s'exercent souvent par la présence au pouvoir dans les pays en développement d'une minorité possédante assurant ces relations. Cette minorité possédante peut exercer diverses activités suivant le cas : grands propriétaires terriens, commerçants importateurs, industriels, hauts fonctionnaires, pouvoir politique, pouvoir militaire».

 

La « fin de l'histoire » et le « choc des civilisations » n'expliquent donc pas les misères du monde. Ces misères seraient plutôt les conséquences du choc des fondamentaux sociaux et économiques. A défaut d'une juste rémunération des efforts déployés au Sud, l'impôt des droits fondamentaux, payé par le Nord, et le regain démocratique au Sud permettent de rendre  l'équilibre des balances des paiements socialement plus juste. La satisfaction des demandes sociales incompressibles en dépend. Cet équilibre-là correspond à la «parité des fondamentaux», parité dont nous avons, pour la première fois, présenté les grandes lignes lors du dernier colloque de l'association «Les amis du Monde diplomatique» tenu, en décembre 2005, à Dakar.

 

Diversité durable

 

Le débat démocratique est le préalable à «l'espace solidaire pour le développement durable» proposé au dixième sommet de la Francophonie de Ouagadougou (Burkina Faso). Le développement est dit durable lorsqu'il «[conjugue] croissance économique, souci d'équité sociale et protection de l'environnement». «La Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement (ou Sommet de la Terre) de 1992 a débouché sur un consensus international quant à la nécessité d'un développement durable». Il ne s'agit donc pas d'une trouvaille de la Francophonie. Mais la famille francophone (pas moins de 60 pays), définitivement libérée des complexes de supériorité et d'infériorité, peut innover dans ce domaine. D'abord en matière de croissance, l'idée d'un lien automatique entre la croissance économique et la solution des problèmes sociaux tiendrait-elle maintenant la route ? «La richesse "s'égouttera" ("will trickle down") sur les plus pauvres en même temps qu'un accroissement du produit (national) bénéficiera à tous». En d'autres termes, une «transfusion goutte-à-goutte (…) devrait s'opérer vers les classes les plus défavorisées en raison de la croissance de la richesse globale». Toutes les statistiques sociales actuelles montrent que «l'exhumation (…) du concept,  fort prisé dans les années 60, de trickle down, a révélé une fois de plus son caractère illusoire. Il n'y pas plus actuellement d'effet de percolation de la croissance économique sur les secteurs sociaux qu'il n'y en avait eu à l'époque». En pratique, lorsqu'on s'en tient, comme le suggère souvent le professeur d'économie, le Sénégalais Makhtar Diouf, «à la nomenclature classique des biens de consommation (alimentation et boissons ; habillement et linge ; habitation ; hygiène et santé ; transport, télécommunication, information ; culture et loisirs) qu'on trouve dans tous les manuels d'économie politique», on cerne aussi bien que n'importe quel expert, parachuté, le phénomène de pauvreté autour de soi. Dans l'opuscule Le changement en actions du Livre blanc de l'Alternance, la croissance au Sénégal se déclinait en ces termes : «l'année 2003, pour laquelle un taux de croissance de 6,3% a été obtenu, conforte les bonnes performances de l'économie sénégalaise qui reste cependant tributaire de la pluviométrie, notamment pour son agriculture». Dans la même période, les résultats de l'enquête du réseau Afrobaromètre contrarient l'alternance sociale. En 2006, l'électorat populaire du Parti démocratique sénégalais (Pds), au pouvoir, déchante.

Pour promouvoir la justice sociale, le prix Nobel d'économie 1998, Amartya Sen, relativise même l'impact de la redistribution des richesses et la plus ou moins grande satisfaction des individus. Mieux connue sous la dénomination de «paradoxe Sen», la thèse soutenue par l'économiste indien préconise une justice sociale basée sur le nivellement des capacités («capabilities», «ces libertés dont les plus pauvres jouissent réellement de choisir la vie qu'ils ont des raisons de valoriser». Pour Sen, «l'accès des individus aux biens que tout le monde est supposé désirer (…) ne doit pas relever d'une simple logique de marché mais d'un contrat social d'ordre éthique». Le co-inventeur de l'Indice de développement humain (Idh) «a toujours affirmé que l'analyse économique pratiquée par les instituts officiels est simplement incapable de prendre en compte la diversité des comportements humains et qu'elle se trompe, négligeant les incidences économiques des passions religieuses et sociales, des traditions, des mœurs, du clientélisme, etc.» Sen «défend l'idée d'une économie au sein de laquelle les êtres humains sont vus comme des individualités dotées de droits à exercer, non comme des unités de bétail ou des populations existant passivement et dont il faut s'occuper ». C'est que «l'extension des fruits du développement à tous les individus hommes et femmes, s'avère fondamentale pour atteindre les objectifs d'équité sociale prônés par le développement durable». Les moyens d'y parvenir constitue un réel défi que la Francophonie, pour sa part, ne relèverait en dehors de l'élaboration concertée de «politiques [nationales et internationales] garantissant la participation politique» calquée sur les «nouveaux modèles naissants de démocratie multiculturelle [qui] prévoient des mécanismes efficaces de partage du pouvoir politique entre groupes culturellement divers». Analysée par le politologue américain Arend Lijphart, la démocratie «consociative» conviendrait aux mosaïques ethniques. Cette démocratie, non majoritaire, «institutionnalise la fragmentation culturelle de la société», et tourne la diversité en avantage. Les Pays-Bas, la Belgique et la Suisse l'ont déjà pratiquée. Le président Chirac, qui n'a pas tort de penser que la démocratisation n'est pas un processus d'occidentalisation, admettrait une famille francophone exempte de toutes velléités d'assimilation à la française des préposés à la cotisation culturelle. C'est chez elle que la France fournira d'abord la preuve de son adhésion au multiculturalisme qui dissipe les phobies dont pâtissent, par intermittence, les communautés françaises « visibles ». En matière d'intégration, les exemples, répertoriés par le Pnud, confèrent une certaine marge de manœuvre. « Les réformes électorales ont résolu le problème de la sous-représentation chronique des Maoris en Nouvelle-Zélande. (…) La représentation maorie est passée de 3% en 1993 à 16% lors de l'élection de 2002, ce qui correspond à leur proportion dans la population. (…) Les sièges réservés et les quotas ont été essentiels pour assurer que (…) les minorités ethniques soient représentées en Croatie. (…) Certaines populations autochtones, comme les Inuits du Canada, ont (…) négocié l'obtention de territoires autonomes». Mais au-delà du florilège de bonnes conduites, «les individus doivent abandonner leurs identités rigides s'ils sont appelés à faire partie de sociétés diverses, et épouser les valeurs cosmopolites de tolérance et de respect pour les droits de l'homme universels». Les nations aussi doivent abandonner leurs pratiques rigides, particulièrement dans le cadre des échanges de marchandises. Au niveau international, le commerce inéquitable, facteur de déséquilibre de la balance des paiements, est une conséquence du refus, par le Nord, de la diversité des produits (coton américain contre coton africain) et des producteurs (producteur français contre producteur haïtien). La protection de l'environnement, elle, est inconcevable sans la sauvegarde de la diversité des espèces animales et végétales au niveau de chaque pays. A l'arrivée, la croissance diversement appréciée sur la base de la diversité des produits et des producteurs, la diversité culturelle interne aux sociétés et la diversité des espèces animales et végétales sont les trois moments dont l'unification consacre la «Diversité durable», version achevée du développement durable.

 

Au total, la démocratie contre la guerre est un édifice dont les fondements sont la parité des fondamentaux et la diversité durable. Les fortunes diffèrent, mais aucune partie stable du monde n'y échappe. Les exemples traités plus haut en témoignent. La paix est une parité politique, économique et social sur fond de diversité humaine, animale et végétale durable. L'Organisation des Nations unies, avec des pouvoirs  et des moyens accrus, est non seulement le meilleur réceptacle des idées démocratiques, mais aussi le cadre le plus approprié pour l'édification d'une société mondiale post-clausewitzienne. Cette société-là est celle de l'«autre monde possible» âprement débattu à Nairobi au Kenya.

Les thématiques du FSM 7

Suite à une consultation large lancée entre juin et août 2006 par le comité d'organisation du FSM 7 sur les actions, les campagnes et les luttes menées par les différents acteurs du processus FSM, neuf thématiques ont été définis pour l'événement du FSM 2007 :

1. Construire un monde de paix, de justice, d'éthique et de respect des diverses spiritualités ;

2. Libérer le monde de la domination économique et financière ;

3. Assurer un accès universel et durable aux biens communs de l'humanité ;

4. Démocratiser l'accès à la connaissance et à l'information ;

5. Assurer la dignité, défendre la diversité, garantir l'égalité des genres et éliminer toute forme de discrimination ;

6. Garantir les droits économiques, sociaux et culturels, en particulier le droit à l'alimentation, l'accès aux soins, à l'éducation, à l'emploi et à un travail décent ;

7. Construire un monde basé sur la souveraineté, l'autodétermination et les droits des peuples ;

8. Construire une économie durable et centrée sur la personne ;

9. Construire des structures et institutions politiques réellement démocratiques garantissant la participation de la population aux prises de décision et au contrôle des affaires publiques et des ressources.

Ces  thématiques sont définies comme étant des «objectifs d'action». Toute activité inscrite au FSM 2007 sera identifiée à l'une d'entre elles.

Source : www.crid.asso.fr

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jYa9gs
13/03/2010 22:38:11

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