Ma passion déjà pour la justice et son corollaire inévitable, la contestation, n'arrangeaient pas toujours les choses. Mais on me supportait et je faisais tout pour éviter une confrontation ouverte avec les uns ou avec les autres. Jusqu'au jour où le professeur d'histoire entreprit de nous faire un cours illustré de films et de photos sur les nazis, les camps de concentration et l'holocauste.
Je fis un effort surhumain sur moi tout le long de l'exposé, du professeur qui, entre parenthèses, était un planqué du service militaire, prétentieux et dominateur, qui avait réussi, grâce à ses relations sans doute, à se faire détacher en civil à Washington pour deux ans, pendant que ses camarades de son âge se morfondaient dans les casernes de France et de Navarre.
Je n'ai donc pas bronché. Jusqu'au moment où les images des camps de concentration nazis, des victimes cadavériques sauvés de justesse par les soldats américains, les montagnes d'ossements et des cheminées de fours crématoires vinrent me gifler pour me rappeler d'autres images, d'autres victimes et d'autres lieux de souffrance : dans mon pays pendant la Guerre de Libération.
Et parmi toutes ces images fulgurantes, douloureuses et parfois insupportables, il y avait celle de mon oncle paternel Si M'hamed arrêté en 1958 à Sidi-Bel-Abbès, par les paras de la légion étrangère, avec tout son groupe de 17 jeunes résistants, torturés pendant des jours et des nuits, avant d'être jetés, encore vivants, dans un four à chaux des environs immédiats de la ville.
Toute la nuit, ils ont tenté de résister aux ravages des vapeurs suffocantes de la chaux vive et de la chaleur torride du four. Au petit jour, les voix de ces dix-sept martyrs se sont éteintes, l'une après l'autre. Sauf la sienne. C'était un chef comme seul le parti communiste savait en former alors. Il résista des heures encore, mais épuisé sans doute par tout ce qu'il avait enduré, il rendit le dernier soupir à son tour.
Pour toujours.
Dans un four crématoire diabolique d'un genre tout à fait inconnu ailleurs mais, hélas, souvent utilisé par les paras pour ne laisser aucune trace de leurs forfaits. En tout cas, un four crématoire terriblement performant, et tout aussi inhumain que les fours crématoires nazis; si tant est qu'on peut s'autoriser à comparer la folie des hommes dans les camps nazis ou dans les geôles coloniales de l'Algérie martyre.
Quoi qu'il en soit, je ne pus dominer mon émotion plus longtemps, et je lançai un cri de détresse retentissant : "Arrêtez ! Arrêtez ! Ça suffit avec toutes ces horreurs ! Arrêtez !"
Le professeur, interloqué, arrêta l'appareil cinématographique et m'apostropha vertement. Je l'ai toisé en silence, et lui dit simplement : "Avez-vous oublié que je suis Algérien, et que ces horreurs que vous projetez pourraient bien être celles-là même que vos semblables ont laissé dans mon pays". Et je suis rentré chez moi.
On peut se demander – avec raison d'ailleurs – pourquoi ce modeste travail, que je montre aujourd'hui, sur la torture pratiquée en Algérie au cours de la guerre de libération, n'a pas vu le jour plus tôt. On peut également s'interroger sur les véritables raisons qui ont éloigné les auteurs et les chercheurs algériens de cet aspect particulièrement douloureux de la guerre d'Algérie.
En un mot, on peut se demander, près de quarante ans après la fin de la guerre d'Algérie, pourquoi nous avons, les uns et les autres, évité avec une obstination remarquable et néanmoins surprenante, de parler de toutes ces horreurs, pendant si longtemps.
En vérité, il n'y a aucune réponse convaincante à toutes ces questions, hormis la volonté unanime de tout un peuple de tout oublier des épreuves endurées et des supplices subis pour ne retenir que l'héroïsme de notre peuple, sa résistance séculaire et ses exploits.
En effet, dès l'indépendance nationale, enfin restaurée, un phénomène extraordinaire s'est produit dans l'imaginaire populaire algérien. Pour tous, il n'y avait qu'un seul héros : le peuple. Tout le reste n'avait plus aucune importance désormais. Tout le reste, c'est à dire le prix que ce peuple avait payé pour se libérer, les souffrances indicibles qu'il avait endurées, les camps de concentration par centaines, les bombardements au napalm, la guillotine permanente, la torture, tout cela ne comptait plus désormais.
Désormais, l'Algérie était libre et cela seul comptait. Comme si chacun de nous voulait oublier, à tout prix, toutes ces horreurs de la guerre, ainsi que tout ce que tout le peuple algérien avait subi, pendant des dizaines d'années, sans répit et sans quartier, du fait de la colonisation française.
A tout cela, il faut ajouter cette tendance extraordinaire des peuples jeunes à pardonner très vite à ceux qui les faisaient souffrir la veille encore. Cette vertu extrêmement rare, et qu'on ne trouve que chez ceux qui ont beaucoup souffert, a été d'ailleurs relevée un peu partout dans les anciennes colonies devenues de nouveau des états indépendants.
Non seulement l'ancien colon, le flic, le gendarme et le soldat qui le soutenaient ont été absous de tous leurs crimes, mais, plus encore, on leur a souvent ouvert les bras pour l'accueillir en ami.
Il est vrai que cette force de l'oubli et du pardon n'est pas partagée par tous en Algérie. Personnellement, je n'en ai jamais eu le courage. Pas tellement, parce qu'autour de moi, parmi les miens, on a beaucoup souffert de la torture et des sévices de l'armée française, mais surtout parce que j'ai toujours considéré qu'il est injuste et indigne de nous tous de laisser des monstres se glorifier de leurs crimes et se pavaner dans le confort et la considération de leurs suppôts, pendant que leurs victimes traînent une existence lamentable, ou tout simplement ont péri depuis longtemps, à la suite des sévices innommables qu'ils ont subis.
Aussi me suis-je demandé souvent, pourquoi ne nous sommes nous pas organisés comme les Israéliens, par exemple, pour enlever manu militari ces bêtes monstrueuses, en vue de les juger publiquement chez nous, face à la terre entière, et pour leur faire payer un peu de leurs crimes immondes.
L'idée a été abandonnée .
Tout simplement par respect pour le peuple de France et par amitié pour les frères de combat français qui ont soutenu notre lutte, et se sont sacrifiés pour la liberté de notre peuple. Ils n'auraient pas admis que nous nous comportions en pirates et en hors-la-loi, et que nous nous immiscions dans une affaire qu'ils considèrent toujours comme une affaire prioritairement française.
Pour nos amis en effet, ainsi que pour nombre d'intellectuels français, le problème de la torture et de la guerre d'Algérie est un problème qui interpelle encore la conscience française. Il appartient, par conséquent, au peuple français, de le prendre en charge, et de lui donner la suite qu'il mérite : Décréter l'indignité nationale à vie, l'inéligibilité et retirer le droit de vote à tous les auteurs de crimes de torture ne serait, aux yeux d'un grand nombre de citoyens, qu'un acte de justice pour les victimes algériennes d'abord, et pour l'honneur de la France entière.
Le parlement et le gouvernement français ont mis près de quarante ans pour admettre enfin, que les "événements d'Algérie" n'étaient qu'un euphémisme, et qu'il s'agissait bien d'une guerre d'Algérie.
Dès lors, qui empêcherait ce même parlement et ce gouvernement, de tirer, dès maintenant, toutes les conclusions de sa reconnaissance de ce fait historique, en poursuivant désormais les "Criminels de guerre" qui ont souillé à jamais le nom de la France, et meurtri, à jamais, la chair et l'âme de nos martyrs ?
"Torturés par Le Pen " éditions Rahma ISBN n°9961-804-04-X et de "Quand la France torturait en Algérie " éditions Rahma ISBN n°9961-804-05-8.
Hamid Bousselham